Cayou à Moscou

15 septembre 2014

Revival - l'expatriation, suite

... ceci est la suite de la partie 1 disponible ici.

Un changement individuel s'inscrivant dans un changement global : le bestiaire

Vous l'aurez donc compris, une expatriation, ça se prépare. Je sais, je sais, je radote. D'aucuns ne manqueraient pas de sortir charentaises, couches pour adultes et déambulateurs pour fêter en fanfare ma sénilité précoce. Quoique bien intentionnés, ces braves gens seraient dans l'erreur : je considère simplement ce point comme fondamental, ce qui explique mon insistance destinée aux récalcitrants, durs de la feuille ou lents à la comprenure. Je voudrais m'assurer qu'ils aient bien saisi cette nuance capitale sans en arriver à des extrémités barbares comme sortir mon burin du dimanche pour la graver sur marbre et leur faire avaler, de telles méthodes bourrines ne sont pas le genre de la maison en plus d'être prohibées par l'UFSBD.

Cette base étant posée, je vous confesse qu'une nouvelle question m'a sauté aux yeux en écrivant le paragraphe précédent, et plus précisément sa première phrase que j'avais initialement formulée "Une expatriation se prépare très en amont". Avant de réaliser que qui dit "amont"... suppose "aval" ainsi qu'une limite claire entre les deux côtés (oui, mes questionnements confinent parfois aux plus hautes sphères de la capillotraction).
A l'instar du passé, présent et futur, bien discernables quoiqu'en constante mouvance, cette terminologie amènerait à considérer qu'il y a un stade "avant l'expatriation" et une charnière (temporelle, géographique, mentale... ?) qui l'articule avec le stade "expatriation".

Si cette vision des choses est facile à appréhender, c'est une hypothèse simplifiée qui s'avère erronée car trop binaire et trop... simpliste.
Dire "J'ai pris l'avion de point A à point B, ma ville d'expatriation, c'est là que je suis devenue expatriée" est un raccourci trop rapide, on n'est pas en train de faire de l'algèbre booléenne (<= vieux traumatisme d'informatique industrielle).
Le changement de localisation est certes une césure marquant un tournant visible dans l'environnement immédiat de la personne mais tout le cheminement mental inhérent à l'expatriation ne se fait pas pendant les X heures de vol du point A au point B.
Ce n'est donc pas pendant les 3h55 de vol de Paris Charles-de-Gaulle à Moscou Sheremetyevo en ce mercredi 9 août 2006 que j'ai réalisé ce dans quoi je me lançais et toutes ses implications. 

Si ce vol a représenté un pas important dans la concrétisation d'une longue démarche débutée quasiment un an plus tôt, mon départ avant cette date fatidique du 9 août 2006 n'était qu'une lueur blafarde et sans contours dont le halo se devinait à peine dans le lointain d'une pénombre brumeuse.

Dans les airs, clic, je me suis plutôt sentie dans les élytres d'un insecte qui serait venu coller son groin contre un Cormoran 1000W : mon départ a été, disons, mis en lumière après ce déclic. Pour que ce soit bien clair, quoi. Du genre : nuit-jour-nuit-jour-nuit-JOUUUUR EN PLEIN DANS MA FACE.

Je vous dis pas la persistance rétinienne. J'ai eu l'impression de voir le monde au travers de rondelles d'ananas pendant une semaine. Bref, à trop regarder la lumière, c'est comme dans les tunnels : au mieux, on se crame méchamment la rétine, au pire, on (re)devient poussière (car on l'était et on retournera, blablabla, vous connaissez la chanson).

Une fois mon départ couché sur la table d'examen, les pieds fermement arrimés dans les étriers et la lampe braquée sur l'origine du monde version Courbet, je me la suis joué "Nous safons les moyens de fous faire parler" et j'ai passé au crible la mécanique expatriationnaire que j'avais lancée.

Pour être tout à fait honnête, lorsque ma ceinture fut bouclée et que l'avion eut décollé, un joyeux brouhaha s'est déclenché dans ma tête : la foire d'empoigne des petites voix, chacune affirmant tout et son contraire, certaines folâtres promettant monts et merveilles, d'autres me prédisant des scénarios apocalyptiques et les dernières posant beaucoup de questions, beaucoup trop de questions. J'aime autant vous dire que Jeanne de Tir-à-l'Arc, à côté de mon tohu-bohu encéphalique, c'était une pucelle.

Au milieu de cette guillerette cacophonie, une curieuse maxime m'est venue et m'a trotté dans la tête pendant encore longtemps après l'atterrissage : je me suis promis, pour mes proches et moi, de ne pas changer. Le pire, c'est que sur le moment, j'ai trouvé cette idée très belle et très noble, à la limite du chevaleresque : "Non, ma mie, las des guerres et croisades, qu'importe le temps qui passe, l'eau qui aura coulé sous les ponts, les infantes qui auront vu le jour et les ancêtres qui auront trépassé, je ne changerai pas, vous me retrouverez identique, mon coeur battant au même tempo que le vôtre, au rythme de l'amoûûûr".
C'était un voeu pieux assez saugrenu quand j'y repense. Surtout complètement absurde. A la limite de la débilité profonde même.

A qui aurais-je rendu service en ne changeant pas ? Etait-ce possible ? Pourquoi aurais-je voulu ne pas changer ?

Les théoriciens du béhaviorisme avanceraient que tout changement génère une sourde angoisse, une peur qui couve au sein des entrailles, une crainte sous-jacente. Ils argueraient que le changement est une terre inconnue qui nous rend potentiellement désarmé, un nouveau terrain qui peut nous faire sentir impuissant, un futur qui risque de nous faire perdre nos moyens. Rien de rassurant là-dedans, on dirait plutôt un vilain croque-mitaine dont l'ombre dentue vient lécher les orteils du petit enfant effrayé qui sommeille en chacun de nous.

Avec le recul, je m'aperçois que lors de ce changement conséquent, je suis parfaitement rentrée dans cette configuration... Face à la modification qui s'opérait dans ma vie, je me suis dit "Je ne changerai pas" comme on dirait "Nan, j'mangerai pas mes épinards", je campais sur des positions acquises, familières et connues, i.e. réconfortantes. J'étais donc simplement tombée dans l'une des réactions humaines typiques face au changement : le déni. Par pur mécanisme, mon esprit s'est mis sur le pied de guerre, a sorti torches et fourches pour se rebeller. Il a opposé une opiniâtre résistance à cette (r)évolution pourtant initiée par mes soins en se cramponnant de toutes ses griffes à sa situation antérieure.
A l'instar du doudou pour les petits, l'affirmation péremptoire (et aberrante) de "Je ne changerai pas" à laquelle je m'agrippais avait quelque chose de rassurant.
Elle ressemblait à s'y méprendre à une planche de salut quand le tourbillon des courants du monde qui m'entourait semblait prêt à m'engloutir.

Alors qu'en fait, en y regardant de plus près et en arrêtant de lutter contre le courant, non seulement le monde se contentait de suivre son cours et de couler mais en plus, je pouvais flotter et me laisser porter par les flots au lieu de me débattre ou de m'épuiser à remonter à contre-courant. Mon esprit s'étant accoutumé à cette idée,  il a progressivement intégré que même si ce changement pouvait paraître brutal et soudain, il fallait se familiariser avec cet ensemble de nouveautés et apprendre à nager. Et petit-à-petit, j'ai fait le deuil de cet ancien moi, celui qui n'avait jamais pris l'avion, celui qui était d'une timidité maladive, celui qui ne parlait pas vraiment ni russe, ni anglais... Cet autre moi, une partie en est restée là-bas, sur le tarmac de Roissy. J'ai semé au vent d'autres fragments pendant que nous survolions l'Europe. Et le reste a été emporté par le courant du monde pour s'y fondre et s'y déliter.

"Ancien libraire, ancien boucher, ancien coiffeur, ça ne veut rien dire : être un ancien quelque chose, c'est forcément devenir un nouveau quelqu'un."
Daniel Pennac - La Fée Carabine

Ces phases de déni, de prise de conscience, d'acceptation puis d'adaptation me rappellent les préceptes et schémas darwiniens : ceux qui ne s'adaptent pas s'éteignent. Les espèces qui survivent ne sont pas les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s'adaptent le mieux aux changements.

La réaction, ou plutôt les réactions, au(x) changement(s) intéresse(nt) l'humain depuis des lustres. Les philosophes des temps anciens tels Héraclite et Parménide les avaient déjà analysées et avaient échafaudé diverses théories. Charles Darwin a continué dans cette lignée et apporté sa pierre à l'édifice. 

Aujourd'hui, certaines professions ont même été créées en lien direct avec notre monde en perpétuelle transformation : ce sont des accompagnateurs du changement, sorte de chefs de projet de la métamorphose. Quoique leur fonction puisse sembler creuse et aérienne, je peux vous assurer que ce n'est pas de la roupie (ni de la roupette) de sansonnet.
Dans ma propre vie professionnelle, je me suis heurtée à d'authentiques têtes de pioche totalement récalcitrantes à toute modification. Bonjour les levées de boucliers à la simple évocation d'une évolution dans les habitudes, aussi minime puisse-t-elle sembler, pire qu'un village gaulois à la vue d'un romain, je vous jure.
Si chaque individu est différent dans sa réaction au changement, il existe un tronc commun sur lequel la palette des émotions viennent se ramifier, puis fructifier le cas échéant... La peur est la composante systématiquement présente, soit-elle sous la forme d'une légère appréhension diffuse ou d'une profonde terreur déraisonnée, clairement affichée ou (mal)adroitement dissimulée.
C'est pourquoi se confronter au changement suppose une certaine dose de courage : il faut affronter sa peur et la gérer.

"There are those who say fate is something beyond our command, that destiny is not our own. But I know better. Our fate lives within us. You only have to be brave enough to see it." - Brave (toujours avoir des références solides pour être plus crédible)
"Certains disent que le destin est quelque chose au delà de notre pouvoir, que la destinée n'est pas nôtre. Mais je sais qu'ils se trompent. Notre destin vit en chacun de nous. Il faut juste être suffisamment courageux pour le voir" - Rebelle

Le profil escargot ou profil "Novy"

On s'aperçoit dans ces atmosphères de réformes que certains manquent cruellement de courage et rentrent dans leurs coquilles à la façon de veules escargots au moindre contact ou souffle d'air.
Avec ce type de gastéropodes, point de salut pour vous, ils vous en feront baver : même si vous les dopez, ils resteront les plus difficiles à faire avancer dans le changement.
Pour les reconnaître, l'un de leurs signe distinctifs est qu'ils sont du genre à fonctionner avec des méthodes obsolètes et souvent périmées qu'ils nomment pompeusement "à l'ancienne", qualificatif que j'ai tendance à n'aimer que dans le cas de la moutarde.
On serait encore à l'ère des dinosaures, ces étranges (et très agaçants) énergumènes seraient les premiers à se faire bouffer par les ty-rex à la mode darwinienne : avec une petite persillade et une fourchette à escargots, je ne vous dis que ça.
Malheureusement, pour des raisons encore non élucidées, il est interdit par divers codes moraux ou lois et par la bienséance de déguster ses collègues avec un petit beurre à l'ail. On risquerait les prud'hommes à ce qu'on dit. Dommage, car j'aurais particulièrement aimé me munir de beaux aulx frais et en farcir certains confrères. La recette ne dit pas où les gousses doivent être insérées, je laisse libre cours à votre imagination en la matière.
Trêve de recettes de cuisine, laissez-moi vous expliquer en quoi cette catégorie de personnages a la très noble capacité de vous faire sombrement chier lorsque vous êtes chef de projet. 

En gros, lorsque vous êtes à ce poste, imaginez que votre tâche, si vous l'acceptez (ou pas, c'est pareil), soit de faire bouger une enclume. Ah ah, ouais, facile, c'est juste lourd (dans tous les sens du terme), une enclume. Une bonne paire de bras avec des biceps élevés en plein air (ou au pire, un transpalette) et le tour est joué.
Oui mais en fait, il faut préciser que si vous voulez éviter de passer par la case prud'hommes, vous n'avez pas le droit de toucher votre enclume. Encore moins de la pousser, de lui filer de grands coups de pied dans le derche ou de la mettre en mouvement dans le droit chemin à grand renfort de coups de gourdin (méthode de dressage fréquemment employée par les trolls pour débourrer les ptérodactyles). Eh oui, c'est bête hein !?
L'enclume doit se mettre en mouvement de son propre chef. Balèze, hein. Et pas du tout paradoxal. Vous comprenez la force de persuasion dont vous devez faire preuve ?

Ou alors, vous avez l'option de contourner le problème et de ruser en déplaçant ce sur quoi elle repose.
Comme on ne se complaît ni dans la médiocrité, ni dans la facilité (car "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire", dixit mon grand-père qui aime citer Corneille au lieu de simplement se réjouir de l'obtention de mes divers diplômes), dites-vous qu'en sus, histoire de vraiment pimenter les (d)ébats, l'enclume en question est boulonnée au sol par des années d'habitude. Et la routine, ce sont de vieux boulons rouillés aux têtes complètement érodées, comme ceux des abattants de toilettes avant que d'ingénieux visionnaires les conçoivent en plastique.

Maintenant que vous avez toutes les données du problème, vous comprendrez que ce n'est pas une partie de plaisir.
En fait, il ne vous reste pas 36 solutions : on est dimanche, vous passez chez Leroy Merlin, achetez une scie à métaux et décapitez les boulons, kamoulox. Si toutefois vous n'en veniez pas à bout, vous avez l'option Kiloutou : louez une bonne pelleteuse pour creuser sous l'enclume et hop, problème réglé.

Le profil bougie ou profil "Niala"

D'autres profils voient ponctuellement la flamme de leur courage vaciller lorsque soufflent les vents frais des changements. Ceux-là vont parfois avancer timidement mais il vous suffit d'abriter et de protéger leur flamme du creux des mains ou en la mettant dans une lampe-tempête pour restaurer leur confiance et les aider à avancer. C'est le profil le plus couramment rencontré, heureusement : dans l'ensemble, des gens de bonne volonté qu'il faut mettre en confiance. Une fois en place, ils émettent une douce lumière stable et douce. Là, tout se passe bien pour vous.

Le profil girouette ou profil "Ciré"

Il y a également ponctuellement des personnages qui, au contraire, frisent une téméraire inconscience. Ceux-là sont à la fois indécis et décisionnaires : ils savent prendre des décisions mais ils en changent toutes les 5 minutes, commencent tout mais ne finissent rien, jettent à intervalles réguliers toutes les cartes de leur jeu qui finalement ne leur plaît pas pour tout recommencer à zéro. Enfants, ils devaient changer de jouets toutes les secondes. Impatients, insouciants, tempétueux, éternels insatisfaits, la girouette de leurs envies et décisions tourne au gré du vent et ils ont souvent la capacité de concentration de -oh, regarde, un écureuil !
Ces personnes sont particulièrement épuisantes car elles débordent souvent d'énergie et ont tendance - en bonus - à être caractérielles. La grande difficulté est qu'il faut essayer de leur faire adopter des changements cadrés et définis tout en contrôlant et filtrant la myriade de modifications qu'elles essaient d'initier de leur propre chef.
Pour arriver à canaliser leur inconstance, il faut perpétuellement les surveiller, leur mettre une laisse et dresser des garde-fous quand leur déviation est trop marquée, tout en gérant en parallèle la frustration engendrée. Ces quelques fougueux donnent vraiment l'impression d'avoir pris le mors aux dents. Ils ont donc besoin de quelqu'un capable de tempérer leurs grands élans et de les cadrer pour qu'ils ne partent pas en feu follet qui, en brûlant les étapes, coure le risque de se brûler les ailes.

Tout ce laïus pour vous expliquer que malgré les apparences et la terminologie au premier abord un peu creuse d'accompagnateur du changement, gérer la mutation est donc un challenge managérial très délicat.

Orchestrer un changement conséquent est tout sauf anodin, c'est un véritable projet. Dans le chantier d'une transition, on déplace esprits et mentalités au lieu des parpaings ou gravats et on fait levier avec la communication à la place du pied de biche. Autres méthodes, autres moyens mais in fine, des ressemblances évidentes sur le processus.
J'ai par ailleurs constaté dans la gestion de projet et donc, dans l'accompagnement du changement certaines similitudes avec la parentalité.
Comme dans l'éducation d'un enfant, les gens doivent être pris par la main et accompagnés lors des grandes transitions.
On n'envoie pas un enfant tout seul à son premier jour d'école. On le prépare en lui expliquant au préalable les choses et en lui achetant un cartable, on le guide vers l'école les premiers temps, on répond à ses questions en s'assurant que tout se passe bien puis, progressivement, on le laisse prendre son envol en solo une fois qu'il a bien intégré que cette réforme n'était pas une punition, qu'elle était permanente, normale et bonne pour lui.

Le changement amené de façon brutale à la mode douche écossaise est traumatisant psychiquement comme physiquement. Il revient à avoir recours à la violence et devrait être évité autant que possible.

Pour que ma position soit moins manichéenne, je nuance mon propos en précisant que s'il existe certains grands principes dans la gestion de projet, le coeur de ces métiers est le relationnel, une science qui n'a rien d'exact et comme dans le cas des parents, quelles que soient les méthodes employées, ce ne seront jamais les bonnes.
Un chef de projet a un rôle où il ne peut espérer la perfection. Son quotidien est la gestion de l'imperfection et la quête du moins pire pour que le projet aille à tout prix de l'avant, quand bien même son avancée doive se faire en rampant sur une route tortueuse, défoncée et jonchée d'obstacles. C'est donc une fonction assez ingrate même si nécessaire dans la majorité des cas. A noter que ponctuellement, il vaut mieux qu'il n'y ait rien plutôt qu'un mauvais chef de projet agissant comme un boulet ou une organisation à la va-vite tellement mal ficelée qu'elle va démotiver acteurs et piliers du projet. Ces cas de figure sont néanmoins tout à fait marginaux.

Le plus souvent, la nomination d'un chef de projet est impérative, au même titre qu'un navire doit avoir un capitaine ou que le changement devrait systématiquement être accompagné. Hélas, comme mentionné précédemment, l'accompagnement est un véritable projet qui demande donc du temps, des ressources, des moyens et a donc un coût. En l'absence de l'une des composantes nécessaires, un raccourci va être fait et les mutations auront un caractère violent. Dans d'autres cas, tous les ingrédients sont à disposition mais... il y a un mais.

Vous savez qu'il existe partout des pratiques commerciales où l'aspect financier prend le pas sur l'éthique et la morale. Nous le savons tous, ici-bas n'est pas un monde d'enfants de choeur. Le genre de pratiques -douteuses quoique d'une logique implacable- auquel je fais référence est celui par exemple des constructeurs automobiles dans le cas de composants défectueux sur des modèles de véhicules commercialisés.

Pour schématiser, la décision de rappeler ou non les voitures est prise sur la base d'un calcul simple, à la limite du trivial : le coût du rappel est-il supérieur au coût d'éventuels dommages et intérêts à verser dans le cas d'un accident dû au composant défectueux, ceci étant bien sûr pondéré par des probabilités d'occurrence, des degrés de gravité et les divers risques associés ? Si le coût du rappel est supérieur, les véhicules seront laissés en circulation, tout simplement.

Sur le même principe, la décision de ne pas accompagner le changement peut être prise sur des critères financiers si le tribut humain et les dommages collatéraux ont un coût inférieur à celui du projet de guidage.

Bien qu'une situation de changement brutal amenée sans aucune aide soit loin d'être idéale pour le bien-être humain, il faut faire avec car c'est généralement le seul choix possible (le seppuku n'est pas considéré ici comme un choix). Il faut aussi noter que l'apprentissage de nouvelles configurations, méthodes, entourages, etc., quand bien même doive-t'il se faire dans la douleur et la précipitation, a toujours une part bénéfique, même si du recul est parfois impératif pour s'en apercevoir.

En l'occurrence, les changements peuvent se targuer d'être le seul moyen (efficace) de renforcer son adaptabilité qui, rappelons-le, est un atout encore plus fort que l'intelligence ou la force physique (mais oui, les théories darwiniennes, tout ça...).

"L'adaptabilité s'acquiert par l'expérience du changement"
Daniel Jouve

Je sais que ces considérations font un peu ressembler le monde à une jungle impitoyable mais sous nos dehors prétendument civilisés, ne sommes-nous pas restés au fond de nous des Tarzan et des Jane (ou des Cheetah pour certains, c'est selon) ?

Au delà de cette interrogation,  si l'adaptabilité ne peut être qu'un atout dans un monde où, comme Bouddha l'aurait mentionné "Il n'existe rien de constant si ce n'est le changement", est-elle une arme suffisante pour faire face à tout ce que la vie a à déverser sur nos épaules ?

Un certain BL a dit : "Don't get set into one form, adapt it and build your own, and let it grow, be like water" - "Ne soyez pas paramétrés sous une seule forme, adaptez-la et construisez votre propre forme, et laissez-la grandir, soyez comme l'eau".

L'eau, fluide et adaptable par excellence, est forte, elle vient à bout de la pierre et du feu, elle trouve toujours son chemin et façonne les paysages. Mais l'eau n'est pas invincible : il suffit du gel pour l'immobiliser et de chaleur pour lui faire prendre une forme affaiblie.

A noter que le changement de forme est la faiblesse de l'eau alors qu'il est la force d'autres entités : le camouflage est notamment la force de certains phasmes ou du caméléon, la modification de sa forme est la stratégie du hérisson. 

Mais cette force a ses limites et elle n'est pas toujours suffisante. Le pauvre caméléon aura beau passer par toute la palette chromatique,  il ne fera jamais le poids face à une tronçonneuse. Le hérisson pourra se mettre en boule, s'il rencontre une roue de camion, il n'est pas donné gagnant. Il est donc certains changements que l'adaptabilité seule ne peut aider à encaisser.

"Le caméléon croira toujours qu'il suffit de changer de forme pour échapper à tout" Frank Herbert - Le Messie de Dune

Dans ces cas-là, comment sauver notre caméléon et notre hérisson ? On appelle Brigitte Bardot à la rescousse ? Hm. Non. Alors quoi ?

Si d'eux-mêmes, le hérisson et le caméléon avaient pu observer et analyser le monde qui les entourait, ils en auraient eu une meilleure conscience, ce qui leur aurait permis de percevoir et identifier les zones de danger pour adopter une stratégie d'évitement consistant simplement à se mettre hors de portée.

En effet, dans ce cas de figure, ni le hérisson, ni le caméléon ne peuvent contrer ou gérer un changement de la taille d'une tronçonneuse ou d'un camion, question à la fois d'échelle et de nature. C'est bien la combinaison des deux qui fait que nos deux petits animaux ne peuvent influer sur les deux machines. En modifiant l'un des deux facteurs, tout est rendu possible : un clou ou un pachyderme sont capables de s'y mesurer.

D'autres solutions pour que les hérissons de notre monde ne soient pas écrasés sous les roues des grands changements seraient qu'ils s'unissent et suivant ce consensus, gèrent ensemble l'arrivée des camions. Ou que les pachydermes et les clous aient la capacité de contrôler la course des camions pour protéger les hérissons. Ou que ces mêmes pachydermes et clous mettent en sécurité les hérissons dans un endroit sûr. Mais tout ceci n'est qu'un idéal et relève de l'utopie. Clous et pachydermes n'évoluent pas dans le même monde que nos hérissons et caméléons... Il n'est même pas sûr que les uns ait conscience de l'existence même des autres. Nous arrivons donc dans une impasse et je vais m'arrêter donc là.

Il faut se faire à l'idée que les hérissons continueront à être parfois écrasés par les camions et les caméléons trucidés à coups de tronçonneuse, victimes collatérales involontaires des changements...

 

Qui part ? Un typologie des profils d'expatriés

Bien que je sois intimement persuadée que vous soyez dotés d'esprits perspicaces, je me permets de préciser quelques évidences sur le profil des potentiels candidats à l'expatriation... Contrairement à certains stéréotypes, les personnes qui s'expatrient ne sont pas :

  • forcément plus riches que la moyenne : je suis partie en ayant une bourse de l'état français attribuée sur critères sociaux et au moment de mon départ, mon compte en banque était débiteur à hauteur de 400 €. Un solde de moins 400 € donc. Et parmi les expatriés croisés sur le chemin, il y avait certes des personnes d'origine aisée ou plus qu'aisée mais d'autres venaient de milieux tout ce qu'il y a de plus modeste.
  • forcément titulaires d'un Bac+5 ou un doctorat : il est vrai qu'il est difficile de prévoir une expatriation avec uniquement le Bac (ou moins) en poche, ce qui laisse potentiellement plus de 60% de la population sur le carreau. Par contre, des personnes peu ou pas diplômées mais avec des années d'expérience ou des expatriés partis avec un Bac+2 ont brillé parmi les gens rencontrés à l'export.
  • forcément expérimentés et dans la force de l'âge : Ubifrance est un véritable tremplin pour jeunes diplômés sans expérience professionnelle. Que ce soit par le biais du V.I.E. ou le V.I.A., les possibilités et opportunités de s'expatrier existent !

Tout ceci pour dire que ce qui paraît impossible ne l'est que jusqu'à ce qu'on l'ait rendu possible.

Par contre, une prédisposition commune à la plupart des expatriés rencontrés et qui n'est pas un critère objectif est l'ouverture d'esprit. Un esprit introverti, hermétique et/ou scellé par un chauvinisme primaire, des positions ultra-conservatrices ou des préjugés misanthropes a peu de chance de réussir à l'export. L'expatriation n'a pas un rôle d'ouvre-boîte pour les bocaux fermés. Pour ça, il existe les manches de petites cuillères, l'eau chaude et les gants de vaisselle, en vente partout.

Au delà de ce point, difficile de brosser un portrait de l'expatrié typique. Je peux par contre vous fournir mon jugement partial - et parfois un peu délatoire - construit lors de mon vol stationnaire au dessus d'un nid de coucou sur les profils-types des expatriés rencontrés sur le terrain, liste non exhaustive et pas forcément très tendre mais que voulez-vous, on m'a doté d'yeux et je m'en sers pour regarder.

La catégorie des touristes

  • L'intouchable : il considère que son inscription au registre des Français à l'étranger lui confère une haute protection par les saints pouvoirs de l'Ambassade ou du Consulat. En conséquence, cet expat' a l'impression de bénéficier d'une immunité diplomatique. Il s'estime donc privilégié ou tout puissant et, sous couvert de son immunité, il se permet de frayer dans des zones grises de la morale. Au lieu d'avoir conscience qu'il est sous le joug des lois de son pays d'origine et de celles de son pays d'accueil, cet expat' généralement superficiel et à la moralité discutable croit à tort que ses actions ne sont plus régies par aucun code. Il se pense donc en terre promise ou dans une sorte de zone de non-droit et se croit tout permis. Ceci est encore plus vrai quand il est expatrié dans un pays où sévit la corruption. Son aisance financière constitue parfois pour lui un passe-droit : ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre contre un billet.
  • L'adolescent attardé : cet expat' était engoncé dans une routine bien ordonnée et politiquement correcte quand il était dans son pays d'origine. Il vit son expatriation comme une libération du carcan du bon ton et comme une possibilité de retourner à son adolescence ou de la vivre de la façon débridée à laquelle il rêvait. Il a laissé ses chaînes et son abnégation au pays pour ne plus servir que ses propres intérêts et satisfaire ses plaisirs les plus égoïstes. En conséquence, il se transforme en fêtard invétéré qui flirte avec les extrêmes de l'hédonisme ou des doctrines épicuriennes. Il écume tous les week-ends -et parfois en semaine- les bars, les troquets, les boîtes de nuit puis les boîtes d'after qui le cueillent rond comme une queue de pelle au petit matin après ses nuits pantagruéliques de bombance et de ripaille à consommer sans modération nourriture, boissons alcoolisées et autres produits psychotropes plus ou moins licites qu'il a trouvé dans les bas-fonds de la vie nocturne. 
  • Le touriste sexuel : fort de son insuccès auprès des représentantes du sexe opposé dans son pays natal, il profite de son expatriation pour consommer des produits locaux. Il faut dire qu'il est facile de ferrer de beaux poissons ou des sirènes à l'étranger, il suffit d'indiquer subrepticement qu'on est étranger : les stéréotypes font le reste. Les proies sont attirées par la grosseur du... portefeuille de notre expatrié. Les relations sont donc particulièrement intéressées, qu'elles soient pour l'argent ou la promesse d'un changement de passeport. L'expat', quant à lui, se fiche bien de savoir si les cibles s'offrent à lui pour sa beauté extérieure, sa beauté intérieure ou d'autres raisons moins avouables, le simple fait de pouvoir fourrer son frétillant dans de la chair jeune et fraîche lui suffit. Que la proie puisse être sa fille ou sa petite fille lui importe peu, il est peu regardant du moment que ses fantasmes lubriques sont satisfaits même si pour ceci, il faut naviguer en eaux troubles, sa morale est un peu floue et ce qui est droit chez lui n'est pas forcément son esprit mais plutôt ce qu'il cache en dessous de sa ceinture...
  • Le rongeur : cet expat' est la caricature de l'enfoiré vénal qui a les dents si longues qu'elles en rayent par terre. Il fonctionne comme un écureuil : il va tout faire pour amasser le plus de glands possible avant l'hiver de son retour au pays. Tant pis si pour atteindre son but, il faut écraser quelques compères écureuils pour leur piquer leurs noix et noisettes ou saccager la forêt locale pour accélérer la récolte. Il veille jalousement sur ce qu'il stocke dans son coffre à la façon de Picsou et gare à celui qui s'aviserait de taper dans ses réserves ou d'entraver son pillage des réserves locales de glands. 
  • Le greffon : cet expat' a été transplanté lors d'une greffe. C'est typiquement le profil de la femme qui a suivi son mari dans un pays qu'elle n'a pas choisi. Elle est constamment sous immuno- ou anti-dépresseurs et s'efforce de recréer un ersatz de son pays d'origine avec d'autres greffons. Elle est proche du quartier de l'Ambassade et organise avec ses amies-greffons des soirées bridge, des ateliers confection de sacs à cookies ou des repas francophones où on mange de la nourriture française avec des Français en discutant de la France ou en parlant avec mépris du pays où l'on se trouve qui est considéré comme une terre hostile peuplée d'arriérés non civilisés et incultes.
  • Le planqué : cet expat' a vécu son lot d'histoires glauques dans le milieu professionel de son pays d'origine. Sa direction et son entreprise ont donc pris la décision de le mettre à l'écart en l'envoyant en exil pour se mettre à l'abri. L'expat' indésirable est en quelque sorte puni et éloigné pour que l'étendue de son incompétence n'agisse que dans des cercles restreints et moins stratégiques.

La catégorie des intégrés

  • Le carriériste : cet expat' sait que de nos jours, les réseaux tentaculaires ont le vent en poulpe. Avec son port altier, il mène donc sa barque dans les eaux professionnelles pour glâner les connexions et les contacts afin d'enrichir son network et son CV.
  • Le perdu : cet expat' pusillanime s'est retrouvé dans le courant de l'expatriation un peu par hasard. L'opportunité s'est présentée. Il n'a pas dit non. Ni oui. C'est souvent quelqu'un agité de tourments cycliques et dévastateurs qui se cherche. Il s'est dit qu'il allait peut-être pouvoir se réaliser dans l'expatriation. En quête de lui-même, il tâtonne et fait de timides tentatives pour se trouver. Et parfois, ça marche.
  • Le colonisateur : cet expat' se positionne en élitiste conquérant. Cet aventurier impérialiste s'est donné pour mission de prêcher la bonne parole et d'évangéliser ce qu'il considère un peu comme la lie de l'humanité. Il va tenter de faire rayonner la culture de son pays d'origine et de révolutionner la vision des locaux sur ledit pays.
  • L'écrivain romantique : pour cet expat', l'expatriation fonctionne un peu comme une agence matrimoniale. Il recherche une romance binationale en plus d'une page blanche sur le plan sentimental. Il repart souvent au pays avec dans ses valises un mariage et une femme ou un mari local(e).
  • Le baroudeur : cet expat' est un citoyen du monde sans attaches. Il bourlingue avec son sac de marin de port en port. Ses tribulations ont valeur de voyage initiatique. Le monde est sa maison et son chez-lui est dématérialisé.
  • L'adrenaline addict : pour cet expat', les challenges de l'expatriation sont une drogue. Il s'expatrie de pays en pays et après avoir goûté à l'adrénaline de l'adaption, il n'arrive plus à s'arrêter. Un retour au pays faisant bien pâle figure après l'excitation de l'arrivée dans un nouveau pays et une nouvelle culture.

La catégorie des assimilés locaux

  • L'éponge : cet expat' est une philanthrope qui chemine les yeux grands ouverts en observant les comportements humains en consignant les différences de culture. Il s'adapte aux us et coutumes de son pays d'adoption pour mieux en comprendre les mécanismes. L'expatriation est pour lui une éprouvette humaine et sociologique.
  • Le bon samaritain : cet expat' chevaleresque au regard bienveillant vivant parfois dans des conditions spartiates se donne pour mission de secourir la veuve et orphelin. "Cet homme pur marchait loin des sentiers obliques vêtu de probité candide et de lin blanc" - Victor Hugo. Il essaie de son mieux d'améliorer la vie des locaux.
  • Le passionné : cet expat' est un amoureux émerveillé et candide de son pays d'adoption. Il est en quelque sorte un bisounours innocent et ingénu qui accepte sans exception tous les côtés de la culture du pays dans lequel il se trouve.

Chercher à mettre des personnes dans des cases, des boîtes, des tiroirs et des catégories n'est pas aisé en plus d'être une démarche erronée. Par contre, créer ces catégories peut aider à saisir les grandes composantes qui motivent un expatrié sans bien sûr saisir toute la complexité intrinsèque à chaque humain et propre à son histoire.

J'ai lu quelque part : "Nous ne sommes pas des êtres humains qui vivent une expérience spirituelle, nous sommes des êtres spirituels qui vivent une expérience humaine.". J'aime bien cette citation car au de là des aspects peu reluisants que je vous ai indiqué dans la catégorie des touristes, il est rassurant de constater que même en restant lucide, tous ne sont pas des touristes, il y a réellement de belles âmes à croiser dans un processus d'expatriation. Je vais clore ce chapitre sur une citation de Montaigne : "Les belles âmes, ce sont les âmes universelles, ouvertes et prêtes à tout, si non instruites, au moins instruisables."

 

Pourquoi partir ?

Je reste intimement persuadée que la décision de partir est systématiquement mûe par deux composantes principales, certes réparties dans des proportions ou des disproportions variables, mais dont la simple existence aboutit immuablement au choix de mettre les voiles.

Je considère également que la résolution de s'en aller est en réalité prise bien en amont de la moindre délibération, bien avant même d'y penser, de larguer les amarres et bien avant le départ effectif.

Par ailleurs, je suis convaincue que cette décision reste en fait latente longtemps. Certaines circonstances, que j'ai appelées ci-dessus composantes, forment un terrain propice à la germination de cette idée. Puis, de fil en aiguille, l'idée larvée devient un embryon, pousse, éclos et s'ouvre sur le grand départ.

Quels sont donc les fameux ingrédients du départ ? Les expatriés se mettent souvent des oeillères et ils ne vous répondront jamais ni de façon totalement honnête, ni de façon totalement objective. D'une part, parce que les raisons qui ont mené au départ sont parfois plus ou moins avouables et d'autre part, je suis certaine que peu d'expatriés prennent réellement le temps d'analyser sérieusement les causes profondes de leur départ, ils n'en sont donc que rarement conscients. Et pour les rares individus qui ont une capacité d'analyse supérieure à celle d'un bulot avarié, ils ne prennent le temps de se pencher sur la question qu'après leur retour...

Ainsi, si vous posez la question à un spécimen lambda d'expat', vous pouvez être à peu près sûrs que vous obtiendrez une réponse... standard. L'éventail synthétique des motivations les plus banales évoquées est un départ "pour l'aventure", "pour l'argent", "pour le travail", "parce que rien ne me retenait", "c'est le hasard", "parce que j'en ai eu l'opportunité", "parce que ça fait bien sur le CV"... Elles ne sont pas fallacieuses mais ces raisons partiellement vraies ne sont que la partie émergée de l'iceberg.

Pour ma part, l'historiette que j'ai resservi quasiment à chaque fois qu'on m'a posé la question, et Dieu sait qu'on me l'a posée en 6 ans, était : "Parce qu'en première année d'école d'ingénieurs, on avait la possibilité de choisir une troisième langue. Il y avait chinois, arabe et russe. Par élimination, j'ai choisi le russe. Et puis en deuxième année, on nous a martelé qu'il était bien d'effectuer une partie de sa scolarité à l'étranger. Je me suis dit que j'avais fait du russe et que... pourquoi pas ?". Si cette histoire n'est pas un mensonge, ces quelques coïncidences hasardeuses et prosaïques sont très loin de décrire en détail les raisons qui m'ont poussée à partir.

Je ne vais pas les détailler ici, ce serait long et inintéressant en plus d'être personnel et privé mais je vais vous parler de façon générique des deux fameuses composantes qui, selon moi, mènent au départ.

La dynamique du départ est très proche de celle de l'âne et de la carotte. Sauf que pour l'expatriation, on ajoute à ce tableau un loup posté derrière l'âne. Ou un bâton, ça marche aussi.

Le bâton ou le loup, ce sont les choses que l'âne-expat' fuit. Il s'en éloigne parce qu'elles sont désagréables, difficiles à gérer, insolubles et qu'il a besoin d'une pause. Il a l'espoir qu'en mettant de la distance entre elles et lui, il pourra respirer un peu.

Prendre la tangente par couardise n'est certes pas très reluisant mais c'est une attitude compréhensible et humaine. Les expat' sont donc des pleutres. Et ça n'est pas plus grave que ça, on l'est tous un peu, n'est-ce pas ?

Parmi ces éléments que l'âne fuit, on peut citer par exemple des relations conflictuelles avec sa famille ou son compagnon/sa compagne, des ennuis financiers, un ras-le-bol de l'environnement quotidien, une sensation de décalage dans son milieu, une fatigue de la routine, une absence de perspectives professionnelles dans son entreprise, des questions existentielles qui ne trouvent pas de réponse, un mal-être, une peur permanente...

Quoiqu'il en soit, l'âne croise les sabots pour que ces éléments se résolvent d'eux-mêmes pendant qu'il est à l'étranger. En tout cas, il en caresse l'espoir même si au fond, au delà de son déni, il sait pertinemment que rien n'est aussi simple. L'âne est en quelque sorte une version moderne de Bucéphale et son ombre est ce qu'il fuit. En s'expatriant, il marche droit vers le soleil. Il ne voit plus son ombre et regarde vers l'horizon mais il sait consciemment ou inconsciemment que son ombre le suit partout et qu'il faudra qu'il y fasse face un jour ou l'autre. En partant, il procrastine cette confrontation qu'il redoute et esquive. Mais il pourra y revenir à son retour en s'étant reposé et peut-être même en ayant un nouveau regard ou un recul neuf conférés par son expatriation.

Notre âne Bucéphale est aussi motivé par une carotte (disposée devant lui, pas derrière, allons, messieurs, dames !). L'âne rêve de cette carotte idéale et il est prêt à tout pour l'attraper. Il va vers cette carotte nimbée d'un halo divin et va faire preuve d'un courage surprenant pour s'en approcher. Cette carotte est tout ce à quoi il aspire sans pouvoir l'atteindre : une page blanche, de nouvelles possibilités de vie, de l'amour, de l'argent, une belle carrière, de l'aventure, des expériences humaines, des rencontres, réaliser ses rêves... Il place beaucoup d'espoir dans ce (nouveau) départ, se disant que celui-ci s'apparente à une seconde chance voire à une renaissance, à une opportunité de remédier à ce qui n'allait pas, de faire les choses différemment ou d'avoir une vie plus proche de ses idéaux, de concrétiser ses fantasmes, de sonner le glas de la course-poursuite aux chimères...

ane et loup_1

Ces deux composantes -la carotte et le loup/bâton- sont les deux moteurs qui poussent l'âne-expat' à partir. Elles sont souvent inégalement réparties mais toujours présentes. L'expatrié est donc un pleutre courageux et son expatriation est donc confite d'ambivalence. C'est en partie pour cette raison qu'elle est si difficile à comprendre et que l'expatrié se heurte à l'incompréhension à cause d'une décision qui est absconse pour son entourage. Entourage qui a souvent une vision idyllique de l'expatriation : il l'idéalise, la considère comme le départ vers une sorte de paradis ou un éden, pense au fait que l'expatrié va gagner plein d'argent, parfois en est un peu jaloux. Et le pendant de ces considérations sont des questions telles que "Mais pourquoi tu pars ? Tu ne nous aimes plus ? Tu nous abandonnes ? Tu ne reviendras pas ?". Elles sont légitimes mais il est compliqué d'y répondre et même si l'expatrié s'efforce de rassurer son entourage, l'inquiétude est latente. Et voisine de palier avec la jalousie. Qui, contrairement aux interrogations et angoisses, n'est pas justifiée : l'expatrié va effectivement retirer du positif de son expatriation, de l'argent, de l'expérience, des souvenirs, des relations, des amis, etc mais à un prix. Il faut bien comprendre que l'expatrié fait des sacrifices pour obtenir ces éléments.

On n'a rien jamais sans rien et dans aucun pays, on ne peut avoir le beurre, l'argent du beurre, le sourire de la crémière, ses miches et ses meules. Les sacrifices sont divers et variés mais on peut mentionner le fait qu'il est difficile de perdre tous ses repères, d'abandonner la facilité et le confort d'une vie bien réglée et installée, de ne pas arriver à communiquer avec les personnes au quotidien à cause des barrières de la langue, d'être loin de ses proches, de ne pas les voir régulièrement, au mieux en pointillés, de manquer des moments importants de leurs vies, d'être seul dans un pays étranger sans avoir personne à qui se confier dans les moments de découragement, de faire face à des frustrations quotidiennes parce qu'on ne comprend pas la langue, la culture, les moeurs,...

 

... suite au prochain épisode...

 

Démoulé par cayou à l'heure indue de 01:47 - Commentaires [2]

01 mai 2014

Revival

Ce qui ne devait être à l'origine qu'un modeste et succinct (si, si, j'vous jure, sur la tête à Tata Suzanne) article de sensibilisation se cantonnant à des généralités sur l'expatriation a pris des proportions inattendues. Les superficialités et lieux communs que je destinais à l'alphabétisation de la plèbe sur le sujet se sont révélés déplorablement creux et insuffisants. Un peu comme l'ersatz de café que des génies en marketing ayant subi une ablation des papilles ont eu l'idée farfelue de -mal- nommer "café lyophilisé". Bref.

J'ai donc dégainé ma pelle/pioche de l'armée allemande : l'instrument premier choix le plus ergonomique pour creuser les feuillées, parole d'ex-scout, pas de turbine à réaction et synchrotron atomique, que de l'efficace. J'ai ensuite retiré le rouleau de papier hygiénique enfilé sur le manche de ce joyau de l'ingénierie militaire et ai commencé à creuser la question. Hm. Là, je marque une pause. Peut-être que ma comparaison métaphorique manque un soupçon d'élégance... Bon... la couture, ça vous irait mieux ? Oui ? Va pour la couture métaphorique alors.

J'ai donc commencé à démêler l'écheveau et à l'instar du détricotage d'un pull-over, je me suis aperçue que cette épineuse problématique était bien plus dense que je ne l'avais envisagé : en suivant mon fil conducteur un peu retors, l'article s'est donc distendu puis étoffé des questions que j'ai jugé incontournables et d'autres qui l'étaient peut-être moins -voire pas du tout- mais que j'avais envie de mentionner pour un effet patchwork. Et puis, dites donc, bougres de cornichons, je fais ce que je veux en fait.

L'article est donc devenu particulièrement touffu - façon lesbienne portugaise bobo - et à titre préventif, à ceux qui auraient l'impudence effrontée de me reprocher mon manque de concision, je répliquerai que la concision, c'est comme la circoncision : l'essentiel y est mais il manque quelque chose.

Voilà, celle-ci, je l'ai casée. 

Tadam. Amis de la poésie et des fleurs de rhétorique, bonsoir.

Bref, ces précautions oratoires prises, mes petits poulets, j'ai essayé de vous chouchouter au point que vous allez faire le bonheur des dentistes pour gallinacées avec vos ratounes gâtées par cette abondance de sucreries que vous aurez boulottée. J'ai mis du coeur à l'ouvrage, ce qui explique que les notulettes (oui, parce que du coup, j'ai décidé de vous livrer ça en plusieurs fois, histoire que ça ne soit pas trop indigeste) ait mis du temps à sortir de mes ateliers - deux petites années, ça n'est rien à l'échelle cosmique - (et aussi, parce que je suis une peu une feignasse procrastinatrice, mais c'est une autre histoire : "Procrastineurs, unissez-vous... demain").

Mémorendum étymologique (parce que les racines latines, ça fait hype)

Expatriation - substantif d'expatrier. Expatrier venant de ex- "hors de" et patria "terre des aieux", dérivé de pater, "père". En résumé, ce mot vient du latin et exprime l'idée de "hors de la terre de nos pères" (et loin de la mère-patrie donc). L'étymologie est d'autant plus intéressante qu'effectivement, s'expatrier, c'est -aussi- partir loin de ses parents. Encore de sombres histoires d'Oedipe et autres friandises freudiennes si vous voulez mon avis...

L'expatriation : un voyage ou une aventure ? That is the question.

L'expatriation. Un mot dont la récurrence s'intensifie dans nos conversations. En dehors du fait que le terme est galvaudé par des bouffeurs de crottin simplement dans le bas but d'avoir l'air intéressant en ponctuant les potins lors de soirées mondaines, le phénomène est réellement en constante hausse et je ne pense pas que l'étendue de son impact soit justement évaluée.

Pourtant, un nombre croissant de personnes se lance tête baissée dans l'aventure. Ouvrons une parenthèse sur le fait que le terme "aventure" n'est pas tout à fait adapté pour ceux qui s'expatrient pour de mauvaises raisons (fiscales) comme celui qui fut notre Gérard national. Si vous le voulez bien, nous excluerons ce cas isolé de ce qui va suivre pour éviter la pollution de cette note par un persiflage intempestif.

Par ailleurs, il me semblait important de préciser que, si on se conforme strictement aux définitions du dictionnaire et qu'on coupe les cheveux en quatre à la mandoline japonaise, l'aventure n'est pas un voyage et vice versa. Enfin, pas forcément.

  • Voyage : n.m. 1. Fait de partir loin du lieu où l'on vit. - 2. Trajet.
  • Aventure : n.f. 1. Evènement imprévu, extraordinaire, surprenant. - 2. Entreprise hasardeuse, risquée.

Mais l'expatriation est-elle un voyage ? Selon la définition N°1, oui. Si et quand on en revient (avis à la populace : le retour est une notion subjective, voir chapitre qui viendra sur le sujet).

L'expatriation est-elle un évènement ? Oui, si l'on conserve essentiellement le sens de "fait important" dans une vie. Et ce, même si elle n'a pas le côté soudain souvent associé à la notion d'évènement. Par contre, on peut bien considérer qu'elle constitue une rupture ou une accélération dans le cours d'une existence : il y a un 'avant' et un 'après' conférés par nos jugements comme le soulignait justement Pierre Dac : "Ce qui trouble les hommes, ce ne sont point les évènements, mais les jugements qu'ils portent sur les évènements".

L'expatriation est-elle un évènement imprévu ? Non, elle se planifie tellement pour pouvoir être qu'on ne peut la qualifier d'imprévue. Par contre, la démarche en elle-même apporte son lot d'imprévus, oui. On ne peut tout prévoir et les aléas, ces fieffées bourriques, peuvent apparaître sans tenir compte le moins du monde de nos plans géniaux et brillants programmes concoctés avec une minutie d'horloger.

L'expatriation est-elle extraordinaire ? Oui, souvent, elle reste une expérience singulière.

L'expatriation est-elle un évènement surprenant ? Non, pas vraiment, voir le chapitre intitulé "Pourquoi partir ?" à venir. Cependant, elle peut aboutir sur des surprises, bonnes ou mauvaises, oh que oui, définitivement.

Je dirais donc que l'expatriation ne peut pas non plus être qualifiée d'aventure stricto sensu mais oui, j'aime les découpages capillaires à la mandoline susnommée...

L'expatriation : une banalité ? Quelle question oppressante, le suspens est à son comble.

Je disais donc, l'expatriation. Une démarche de plus en plus commune, la preuve en est, les expatriés français étaient 900 000 en 1995. En moins de dix ans, ce nombre a quasiment doublé puisqu'au 31 décembre 2013, 1,6 millions de français vivaient à l'étranger.

Pour mémoire, sur ces 1,6 millions d'expatriés, seuls 5855 avaient choisi la Russie, des chiffres et une proportion de 0,36% qui remet en question mon impression -erronnée- que la terre des tsars constituait une destination fréquente pour mes compatriotes... Finalement, elle est plus originale que je ne le imaginais. A la 45e place, en fait. Comme quoi, entre le ressenti et le factuel, il peut y avoir un gouffre...

Un écart et un décalage que je constate également à d'autres égards : l'expatriation ou émigration, cette tendance se banalise mais, malgré l'apparition de ce terme maintenant familier dans notre ordinaire, elle reste pourtant largement incomprise ou mal interprétée par ceux qui ne l'ont pas vécue. Et ce, bien que cette expérience répandue soit une démarche qui n'ait rien d'anodin et qui change (en bien, en mal ou en mitigé) la personne, sa vision des choses, parfois sa carrière, mais dans tous les cas, change la vie de l'individu concerné de façon définitive -bien que plus ou moins prononcée.

Ceci implique que l'entourage proche de l'expatrié est en première ligne de cette transformation. Le phénomène affecte finalement -directement ou indirectement- de plus en plus de monde : imaginez-en la quantité ne serait-ce qu'en incluant les 1,6 millions de français... et leurs proches. Le phénomène prend tout de suite une autre dimension, de quoi donner le vertige si on prend conscience que le chiffre en question n'englobe que la France... Et que ce phénomène est donc tout sauf banal.

La communication autour de l'expatriation, quelque chose qui ferait avancer le schmilblick...

Curieusement, je trouve qu'on écrit assez peu sur l'expatriation en elle-même, sûrement parce qu'elle n'a pris de l'ampleur que ces dernières décennies et ce faisant, elle constitue une évolution culturelle relativement nouvelle et un concept sociétal nouveau-né qui foulent les traces des grands voyageurs des temps jadis. Quoiqu'il en soit, si on trouve aisément des informations sur les côtés logistiques et administratifs de l'expatriation, on a plus de mal à en dénicher sur les aspects psychologiques, affectifs et émotionnels que cette révolution a sur l'expatrié.

Il me semble pourtant important de communiquer sur cet angle de l'expatriation, à la seule fin de mieux se préparer à ce qui reste un bouleversement irrévocable. J'ai reçu une formation dernièrement qui portait sur tout autre chose que l'expatriation mais l'un des leitmotivs du formateur était : "On ne perçoit pas ce à quoi on n'a pas déjà réflechi". Peut-être qu'en communiquant davantage sur l'expatriation, on pourrait affûter la perception des futurs expatriés et de leur entourage en posant des questions les amenant à réfléchir (plus) sur l'imbroglio de l'expatriation.

Ayant maintenant complété de bout en bout toutes les étapes de ce chamboulement, j'en suis venue à m'interroger sur une manière d'expliquer l'expatriation du départ au retour en passant par les moments passés à l'étranger. On peut même dire que j'ai eu l'occasion de longuement méditer sur cette thématique et outre le fait que j'ai des arguments à foison, je trouve le sujet délicat, voire épineux.

Comment passer outre les stéréotypes, les caricatures et les idées préconçues ? Comment expliquer un acte qui ressemble au mieux à une fuite en avant, au pire, à une sombre manoeuvre aux motivations vénales ou plus inavouables ?

Vous trouverez dans le présent ensemble de notes le fruit de mes cogitations et je peux vous dire que je me suis tripatouillé la caboche. Il s'agit bien entendu de points de vue qui n'ont rien d'universels puisque subjectifs, strictement personnels et qui n'engagent que moi. Ils valent ce qu'ils valent, je ne suis ni sociologue, ni philosophe, ni psychiatre, ni anthropologue, simplement une personne qui a vécu une expatriation.  

J'ajouterai que je suis tout à faite consciente que mon expatriation n'a rien d'unique et certains auront probablement vécu des expériences ô combien plus riches, inattendues, extrêmes ou intéressantes. D'une part, nous ne faisons pas une compétition de course en sac ou de celui qui urinera le plus loin. D'autre part, la différence entre eux et moi réside dans le fait que j'ai envie de partager mon expérience en la formalisant, d'où la mise en mots et en images... Mise en mots pour moi, pour mes proches et qui sait, peut-être ces mots serviront à d'autres ? Peut-être aussi que certains se reconnaîtront dans l'analyse. D'autres auront vécu leur expatriation de façon totalement différente mais chaque aventure et chaque ressenti sont uniques.

En premier lieu, l'objet de ce blog était d'aider mes proches à comprendre ma décision de partir et à leur faire partager un peu de ce que j'ai rencontré sur la route russe. Finalement, je suis revenue et je crois percevoir que certains dans mon entourage n'ont toujours pas vraiment compris pourquoi je suis partie et les effets que cette expatriation a eu sur moi. D'où cette mise en mots. 

Loin de moi la prétention de révolutionner la vision de l'expatriation, ce serait vaine fatuité, mais peut-être qu'à travers ce petit laïus destiné à mes proches, par extension, je pourrais aiguiller d'autres proches d'autres expatriés à comprendre ou à avoir des éléments de réponse...

Si je me place dans une optique purement altruiste, je caresse l'espoir qu'en passant du temps à mettre en forme mes souvenirs et mon expérience, j'aiderais peut-être à faire changer et évoluer les mentalités. J'aimerais amener ma pierre à l'édifice, ma contribution fusse-t'elle une simple poussière ou un gravillon. Comme il était dit dans Mulan (oui, j'ai des références douteuses) "Un seul grain de riz peut faire pencher la balance, un seul homme peut faire la différence entre victoire et défaite". Comme un seul petit cayou peut provoquer une avalanche...

Et puis, si on considère que chacun d'entre nous fait partie d'un tout, que nous sommes tous les petits rouages d'un gigantesque engrenage qui fait fonctionner le mécanisme du monde, il n'est pas stupide de se dire que même si on n'est qu'une goutte d'huile, un axe minuscule, une toute petite vis ou une roue dentée miniature, on participe à articuler ou à lubrifier toute cette immense mécanique.

 

EDIT : ... suite disponible ici...

Démoulé par cayou à l'heure indue de 03:00 - Commentaires [3]
12 octobre 2012

Dans la série “ça n’arrive qu’à moi” : Midnight Express

Nous sommes un jour de semaine à l’automne 2009. Si vous avez bien suivi, j’officie encore à Voskressensk, je loge à Kolomna et je travaille toujours comme une dératée. Mes journées commencent tôt et se finissent tard. Celle-ci en particulier.

Vers 23h, je me couche et effectue un plongeon immédiat dans un sommeil réparateur à l’instant où mon visage effleure mon oreiller. Je dors paisiblement quand je suis brutalement tirée des bras de Morphée par la sonnerie stridente de mon téléphone. Je regarde l’heure en grommelant : 00h13. Puis je chausse mes lorgnons pour lire le nom de la personne qui m’importune à cette heure tardive : Vova, mon chef de chantier de l’époque. J’ai déjà mentionné que les coups de fil des collègues à des heures indues ne sont jamais de bon augure. Cet appel a été l’un de ces coups de fil qui m’ont permis d’échafauder cette brillante théorie.

Mal réveillée et mal lunée, je décroche. Vova entend ma voix pâteuse et me dit qu’il est désolé de me réveiller. Il est bloqué à Moscou parce qu’il a loupé la dernière elektrichka pour Voskressensk où il habite, il n’a nulle part où passer la nuit à Moscou et il doit être à l’usine demain matin, enfin, aujourd’hui. Bref, il est dans la mouise. Puis il me demande si je peux venir le chercher en voiture à Moscou.

Comme toujours, je suis d’une humeur exécrable au réveil et je l’envoie balader en l’informant de façon fort peu amène que la perspective de me farcir quatre heures de route en pleine nuit en ayant dormi une heure parce que monsieur a loupé son train ne me sied pas. Surtout qu’en très gros, qu’il ait raté son elektrichka, je m’en cure l’anus avec un vilebrequin, ça n’est pas mon problème.

Malgré tout, je ne suis pas si méchante que ça et mon bon cœur prend le dessus en lui suggérant de couper la poire en deux. Pour m’économiser du temps et de l’énergie, je lui propose donc de venir le chercher à Bronnitsy, à mi-chemin entre Moscou et Kolomna, et qu’il se débrouille pour trouver un moyen d’aller jusqu'à Bronnitsy, en taxi s’il le faut. La proposition semble lui convenir. Nous nous donnons rendez-vous à la station essence qui se trouve sur Novoryazanskoe Shossé juste avant la rivière Vokhrinka à la sortie de Bronnitsy en venant de Moscou.

Partisane du moindre effort, j’enfile juste des chaussettes, un pantalon et un manteau par-dessus ma nuisette. Habillée comme l’as de pique et la tête dans le brouillard, je me prépare rapidement un café bien serré pour me réveiller et ne pas m’endormir au volant.

Café bu, clefs de voiture, permis de conduire et papiers de la voiture, check ! C’est parti pour un aller-retour Kolomna-Bronitsy en pleine nuit. Je m’arrête tout de même en sortant de chez moi à la supérette 24/7 du coin de ma rue, la rue Frounzé, pour acheter une canette de Red Bull au cas où je ressentirais un coup de mou en conduisant.

Je quitte Kolomna sans diligence, en prise à des sentiments contradictoires, tout à la fois écœurée de devoir faire de la route en pleine nuit en étant fatiguée, excitée par le côté aventureux de la chose et contente de rendre service tout de même.

Je me retrouve une fois de plus sur cette route que j’ai parcourue si souvent et que je connais maintenant quasiment par cœur : la M5, la chaussée qui relie Moscou à Ryazan. Les noms familiers des villages et hameaux défilent devant mes phares : Nikoulskoye, Nepetsino, Andreyevka, Stepanshino, Setovka, Novotroytskoye, Nikitskoye…

Une paire de kilomètres après être sortie de Nikitskoye, une silhouette fluorescente avec un bâton luminescent à la main me fait signe de me ranger sur le bas-côté. J’obtempère. Ça n’est ni la première ni la dernière fois que je fais arrêter par la police routière et j’imagine qu’il s’agit juste d’un contrôle des documents puisque je n’étais a priori pas en infraction.

Je prépare les papiers de ma vieille Renault Symbol (c’est une Clio avec un coffre qui est aussi vendue sous le nom de Thalia sur certains marchés.). Le policier s’approche de mon véhicule, me demande les documents de la voiture et mon permis, m’informe que j’étais en excès de vitesse et m’enjoint de le suivre jusqu’au véhicule de la DPS (police routière) stationné à proximité.

Je suis surprise de son affirmation parce que je n’ai vu aucun de panneau signalant un abaissement de la vitesse maximale autorisée et pas de panneau non plus indiquant que nous sommes dans un village ou un hameau. Mais admettons, je n’ai pas pour habitude de tergiverser avec les forces de l’ordre. Le policier m’escorte jusqu'à la voiture de police où se trouve son supérieur hiérarchique, un homme d’une soixantaine d’années aux cheveux blancs, bien conservé pour son âge.

Je m’assois sur le siège passager du véhicule de police et salue l’homme assis sur le siège conducteur d’un « Bonsoir » poli. Le policier me répond avec un même bonsoir et me dit calmement que ma vitesse a été mesurée à 83 km/h dans une zone limitée à 40 km/h, paraît-il.

Comme à chaque fois que je me suis faite arrêter par la police routière, je suis prise de mentisme qui fait que j’ai du mal à aligner deux mots – en russe d’autant plus – et que je n’arrive pas à avoir d’autres idées que de dire les premières choses qui me passent par la tête. Souvent, c’est la vérité qui me vient en premier. Certes, vous pourriez objecter que toute vérité n’est pas bonne à dire mais je répliquerais qu'en général, elle n’est pas pire qu’un mauvais mensonge.

Je réponds donc en toute franchise au représentant des forces de l’ordre que je n’ai vu aucun panneau signalant une limitation de vitesse rabaissée et que je ne comprends pas. Il m’informe que nous nous trouvons à Remzavoda et insiste sur le fait que la limitation de vitesse y est 40 km/h. Je ne cherche pas à argumenter.

Je pousse un soupir en soulevant les mains en signe d’impuissance et ne réponds rien en regardant le policier avec des yeux pleins de lassitude. Je suis tellement fatiguée… Je dois avoir les yeux rouges et larmoyants à cause du manque de sommeil et de la route de nuit avec ses lumières éblouissantes de phares.

Le policier me regarde un instant. Son visage se détend légèrement et je ne sais pas comment exprimer ce que je vois dans ce policier autrement qu’en disant qu’il « s’humanise ». Comme s’il enlevait sa carapace de méchant représentant du pouvoir inflexible et quittant ce rôle de composition, il devenait l’homme qu’il devait être dans le civil. C'était assez curieux d’assister à cette transformation.

Il soupire également puis me demande ce que je fais sur la route à cette heure tardive. Je lui résume la situation : je vis à Kolomna, je travaille à l’usine Tsemguigant de Voskressensk, mon chef de chantier est bloqué à Moscou parce qu’il a raté son train et il m’a tirée du lit pour que j’aille le chercher en voiture.

Le policier hoche la tête. Il m’indique simplement : « Mon frère travaillait à la même usine que vous. Il en est parti et maintenant, il tient un petit garage à Tcherkizovo, pas loin de Peski, vous connaissez ? »

Moi : « Celui qui est entre le pont flottant sur la Moskova et le magasin d’alimentation de Tcherkizovo ? »

Le policier : « Oui, c’est celui-là. »

Moi, en toute honnêteté : « Bien sûr que je le connais, je passe devant deux fois par jour et c’est toujours là que je fais regonfler mes pneus. »

Le policier : « Alors transmettez au garagiste le bonjour de son grand frère la prochaine fois que vous vous y arrêterez, s’il-vous-plait. Bonne nuit et soyez prudente sur la route. »

Puis il me tend mes papiers et mon permis. Je le regarde, incrédule. Pas d’amende ? Pas de sermon ? Juste un bonjour à transmettre ? C’est trop beau pour être vrai… Je récupère mes papiers et lui réponds : « Oui, oui, je n’y manquerai pas. Merci. Bonne nuit à vous aussi. » tout en sortant de la voiture de police.

Je reprends la route, n’y croyant toujours pas. C’est la première fois que je tombe sur un policier sympathique…

Le reste de la route se passe sans encombre. Je traverse Oulyanino, Starnikovo, Morozovo, Vokhrinka et arrive à Bronnitsy vers 1h30 du matin. J’envoie un message à Vova pour l’informer de mon arrivée et du fait que je l’attends.

Il me rappelle pour me dire qu’il a demandé à un ami de l’amener à Bronnitsy et qu’ils sont partis de Moscou il n’y a que 30 minutes. Ils auront donc une trentaine de minutes de retard. Super. Je savais bien que toute cette histoire sentait le plan foireux de bout en bout.

Je mets le réveil de mon portable à deux heures du matin et m’endors sur mon siège. Le réveil sonne. Je rappelle Vova. Lui et son ami se trouvent à 11 km de Bronnitsy et devraient arriver dans 5 minutes. 15 minutes plus tard, il est 2h15 et toujours pas de Vova à l’horizon.

Je le rappelle. Il me dit qu’il ne peut pas parler parce qu’il est avec la police. Il m’informe qu’il me rappelle dans 10 minutes. Coup de fil de Vova à 2h30 pour me dire que lui et son ami se sont fait arrêter par la police routière à 10 km de Bronnitsy. Il commence à m’expliquer une histoire abracadabrante à laquelle je coupe court en lui disant que je me fous un peu de ce qu’il s’est passé, je veux juste savoir dans combien de temps ils arrivent à Bronnitsy. 5 minutes. OK.

2h47 : Vova et son ami sont arrivés. Enfin. Ça fait une heure et quart que je poireaute.

2h48 : Vova dit au revoir à son ami qui repart à Moscou puis il s’installe dans ma Symbol. Et c’est reparti, direction Kolomna.

Vova reste silencieux et moi aussi. Je me concentre sur la route. Il me demande juste à un moment si ça me dérange qu’il boive une bière. Je lui réponds que ça m’est tout à fait égal.

Il sirote tranquillement sa bière puis commence un monologue dans lequel il ne tarit pas d’éloges à mon sujet. Je reste coite. Alors Vova se tait aussi et décapsule une deuxième bière.

Nous arrivons au niveau du tourne-à-gauche pour Voskressensk. Je ne m’y engage pas. Vova me demande si je préfère l’autre route à laquelle on accède par un autre tourne-à-gauche situé 5 km plus loin. Là, je comprends qu’il veut que je le ramène chez lui à Voskressensk. Ce qui veut dire qu’il pourrait être dans son lit dans 15 minutes pendant que je me farcis encore une heure de route avant d’être dans le mien. Alors que si on ne fait pas ce fichu détour par Voskressensk, on est chez moi dans 20 minutes.

Et là, bon, je me dis que je veux bien être gentille mais il ne faudrait pas pousser mémé dans les orties non plus, je ne suis pas corvéable à merci. J’aime aussi bien les plans galère mais j’ai eu ma dose pour cette nuit.

Pour atermoyer la vraie réponse à sa question, je lui expose pendant 5 minutes pourquoi je préfère l’autre route. Jusqu'à ce que nous dépassions le deuxième tourne-à-gauche pour Voskressensk en fait.

Il me regarde avec des yeux surpris. Je l’informe simplement que je n’irai pas à Voskressensk cette nuit. Il est 3h30 du matin et nous devons nous lever dans 3h30 pour aller travailler. 2h30 si je me levais à l’heure habituelle, c’est-à-dire à 6h mais aujourd’hui, pas de discussion possible, je fais une grasse mat’ en me levant à 7h au vu de la nuit que je viens de passer.

Je l’informe donc que je rentre à Kolomna, il dormira sur mon canapé et si monsieur n’est pas content, c’est pareil. Voilà. Vova répond en rigolant « Oui chef, bien, chef. ». J’ai un peu le sens de l’humour en berne à cette heure-là et ça ne me fait pas rire.

Nous arrivons chez moi à 3h55. Le temps de déplier le canapé et que Vova prenne une douche, il est 4h15 quand nous nous couchons. Le réveil 2h45 plus tard fut difficile et j’espère ne plus passer de nuits comme celle-là…

Voilà donc comment j’ai joué ma propre variante du Midnight Express version russe pour un Vova qui s’en est longtemps senti redevable mais qui par ailleurs, ne m’a jamais rendu la monnaie de ma pièce, faute d'occasion…

Démoulé par cayou à l'heure indue de 23:38 - - Commentaires [10]
11 octobre 2012

Au feu les pompiers – épisode 2/2 : Le « Rêve »

Nous sommes le mardi 20 mars 2012. Branle-bas de combat : nos grands chefs ont débarqués de France pour la semaine et après une journée chargée de réunions, ils ont invité les cadres de notre équipe locale à un dîner. Même pour ceux qui auraient prétexté avoir piscine ou poney ce soir-là, pas d’échappatoire possible, il fallait répondre ‘présent’ à l’invitation et être au garde–à–vous dans un uniforme impeccable de cadre respectable.

Tous les cadres invités et les patrons partent donc en cortège de nos bureaux direction le café élitiste (dixit les revues de presse sur les restaurants moscovites) « Metchta », autrement dit, le « Rêve », situé sur le Sadovoye Koltso près de la station de métro Paveletskaya et la gare du même nom. Notre convoi comporte cinq véhicules qui se suivent, à l’instar des processions automobiles transportant les ambassadeurs, à ce détail près que nous n’avons pas de petits drapeaux, que ne sommes pas escortés par des hommes en armes et que nos voitures sont pourries plus bas-de-gamme et en mauvais état.

Arrivés au restaurant, nous nous débarrassons au vestiaire de nos manteaux mouillés par le grésil qui s’abat dehors puis allons nous attabler dans la salle haute du café, près d’un poêle en fonte noire qui diffuse une douce chaleur et d’où proviennent les agréables crépitements d’un feu de bois.

Nous devisons gaiement et les discussions vont bon train en attendant que toute la tablée ait fait son choix parmi les mets proposés. Etant donné que ce sont les patrons qui régalent ce soir, pourquoi se priver ? Je ne regarde même pas les prix et jette mon dévolu sur un velouté d’asperges aux noix de Saint-Jacques, des côtes d’agneau braisées accompagnées de légumes du soleil grillés et un pichet de limonade au gingembre (Parce que celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas. Du tout. Comme je l’ai appris à mes dépens il y a 3 ou 4 ans, quelques mois après l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur la tolérance zéro en matière d’alcool au volant – mais ceci est une autre histoire politiquement incorrecte et conséquemment pas racontable. Disons simplement que ce fut la bière la plus chère de ma vie –).

Ellipse narrative qui vous épargne le déroulement du repas sans grand intérêt pour le présent récit. Nous sauterons donc directement au dessert dont j’élude également le détail. Je vous indiquerai simplement que l’atmosphère est détendue : de ceux qui ont un peu  bu fusent de gais éclats de rire pendant que ceux qui conduisent contemplent le spectacle d’un air désabusé. Tous sont par contre identiquement repus, la panse satisfaite et la peau du ventre bien tendue. Les conversations de plus ou moins bon ton continuent dans une ambiance bon enfant. 

A un moment de cette fin de repas professionnel, l’un d’entre nous appelle un serveur pour s’enquérir de la provenance de la légère fumée et de l’odeur de feu de bois plus prononcée qu’au moment où nous nous étions installés dans la salle. Le lascar nous répond que ces petits désagréments proviennent simplement d’une mauvaise bûche qu’ils ont mise dans le poêle. Il nous assure que ça n’est que passager et nous prie, au nom de toute l’équipe du restaurant, de les excuser pour la gêne occasionnée.

Nous n’y prêtons pas plus d’attention que ça et passons commande pour qui des expressos, pour qui des thés accompagnés de petits gâteaux. En pleine digestion, nous nous prélassons en discutant sur les confortables fauteuils et canapés entourant la table.

On nous apporte les thés et les cafés avec l’addition. Et nous notons que la fumée est de plus en plus dense. Nous posons la question à notre serveur qui, visiblement, aimait prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages. Sa réponse : « C’est le poêle, ça va bientôt s’arrêter. »

Quelques instants après le départ du serveur, mon voisin de table, les yeux au plafond, nous fait remarquer que de la fumée s’échappe des jointures des poutres en bois du plafond. Et ça ne ressemble pas à une fumigation contre les insectes xylophages. Puis la musique se coupe, les câbles des enceintes qui courent au plafond ayant probablement fondu. Je regarde par la fenêtre.

Sur la façade du bâtiment qui jouxte le restaurant, je vois des lueurs bleutées danser. Elles ressemblent à s’y méprendre à la lumière que feraient des gyrophares. Et elles sont accompagnées d’autres clartés ondulantes qui feraient penser à la lumière que pourraient faire des flammes. Là, je percute et fais partager la conclusion de mes observations à notre tablée : « On va peut-être y aller parce que je crois que le restaurant est en feu. ».

Hésitation. Incrédulité générale. Certains ont ri. D’autres ont eu une ombre d’inquiétude qui est passée dans leur regard. Ça sent de plus en plus le roussi. Heureusement que pour prouver mes dires, un pompier a fait irruption dans la salle en criant : « Mais qu’est-ce que vous foutez encore là ?! Sortez immédiatement, le toit est en feu ! ». Il est passé en trombes près de notre table pour aller au poêle. Les pompiers étaient donc arrivés en toute discrétion puisque nous n’avions pas entendu ne serait-ce qu’une sirène.

L’entrée de ce pompier a mis le feu aux poudres. Peu désireux d’être cuisinés façon omelette norvégienne, nous nous sommes levés dans la précipitation et comme d’un seul homme, nous sommes mus en hâte vers la sortie via un petit passage par les vestiaires parce que la température extérieure était encore bien au dessous de zéro.

Au vestiaire, c’était un peu la panique, instinct de survie oblige. Chacun luttait âprement pour récupérer son pardessus. Le personnel du restaurant avait vidé les lieux. Imaginez une bonne trentaine de personnes effrayées en train d’essayer de récupérer leurs manteaux dans un réduit où ne tiennent que deux ou trois personnes.

Nous avons dépêché notre collègue ouzbèque dans le local pour récupérer nos manteaux. Ça s’est avéré être compliqué parce que reconnaître son manteau noir parmi une trentaine d’autres manteaux noirs sans avoir le temps de vérifier les numéros inscrits sur les cintres, c’est une tâche ardue…

Par chance pour moi, j’avais revêtu ce soir-là un manteau en fourrure grise dont la masse velue était facilement reconnaissable parmi les vestes noires, ce qui a fait que j’ai pu le récupérer rapidement et donc sortir parmi les premiers.

J’ouvre une parenthèse parce que je vous entends persifler d’ici : alors oui, je bats ma coulpe, j’ai osé le manteau de fourrure à Moscou parce qu’on peut tout s’y permettre en matière vestimentaire mais je précise que la fourrure en question est en véritable poil de synthétique et que par conséquent, aucun animal n’a souffert pour la confection dudit manteau.

Par contre, j’ai très honte mais je possède tout de même un élément en vraie fourrure, le seul et unique que j’aie en ma possession : une toque en fourrure de renard polaire. Bon déjà, il faut bien reconnaître que quand il fait -27ºC, ça tient bien chaud et on apprécie d’avoir la tête et les oreilles au chaud. Et la vraie fourrure perd vachement moins ses poils que la fausse.

Et puis, j’ai succombé à la tentation à cause de mon amie Elo donc cette acquisition scandaleuse est presque entièrement de sa faute. Elle voulait deux chapkas en peau de loup pour offrir et j’ai eu le malheur de l’accompagner au marché de Partizanskaya. Les coïncidences ont fait que le vendeur, Alex du Daguestan, connaissait Elo et en était apparemment épris. Il lui a donc fait un prix soldé doublé d'un excellent rabais pour les deux chapkas et ma toque. Et en plus, il nous a invitées au restaurant après. Moi qui suis une fieffée charogne, j’ai lâchement profité de l’attrait de cet homme pour mon amie. Mais l’occasion était trop belle. Sur ce, je vais me fesser avec une pelle en guise de punition tout en portant ma belle toque et je ferme la parenthèse.  

Je suis dehors sous le grésil et je mesure l’étendue du désastre. Sont déjà sur place trois camions de pompiers, deux véhicules de police et une ambulance. Les soldats du feu manient la lance avec adresse et l’eau commence déjà à geler aux abords du restaurant, formant une large patinoire de glace vive sur le trottoir. Toute la toiture est léchée par les flammes qui sont attisées par le vent qui souffle ce soir-là.

Je rigole toute seule me disant : « Ouaiiiiis, encore un incendie, sortez les piques à brochettes et les marshmallows. Et puis une guitare aussi. Ou alors des sardines. ». J’ai quand même les jambes et les dents qui jouent un peu des castagnettes.

J’attends que tous mes collègues sortent du restaurant. Nous formons un petit attroupement à l’écart du restaurant en proie à l’incendie, comme quoi notre atavisme reste celui d’animaux grégaires. Nous nous comptons et recomptons pour vérifier que nous sommes au complet.

Au regard des circonstances, je consens même à un cessez-le-feu vis-à-vis de mon ex-chef avec lequel je rencontrais des problèmes d’atomes crochus, les miens sortant systématiquement toutes griffes dehors à sa vue dans la ferme intention de lui lacérer le visage. Ce soir, j’arrive à ressentir de la pitié pour lui vu qu’il est sorti sans trouver sa veste dans laquelle se trouvaient ses clés de voiture et d’appartement. Pour cette nuit donc, c’est l’accalmie dans nos relations épineuses, je pense reprendre les hostilités le lendemain quand cet événement sera derrière nous.

Une fois rassurés sur nos effectifs et bien que nous n’en menions pas large, nous recommençons à discuter. Nous contemplons médusés et encore sous le choc la toiture se consumer, les flammèches portées par le vent sur les bâtiments attenants et les cendres déposant une fine pellicule sur nos épaules et dans nos cheveux.

Nous nous demandons indignés ce qu’attendait l’équipe du restaurant pour nous informer que nous étions en train de rôtir. Puis nous commençons à plaisanter pour évacuer le stress de l’incident en disant que tout ça aurait pu finir en un méchoui qui aurait quand même décimé l’intégralité de notre équipe d’encadrement. D’autres disent qu’ils avaient déjà prévu de se faire incinérer mais qu’ils ne souhaitaient pas que leur crémation se déroule ce soir. Je suis prise d’un fou-rire hystérique, fou-rire plus d’origine nerveuse que dû à l’humour teinté de suie contenu dans ces boutades.

Puis comme toujours lorsque je suis stressée, je ressens un urgent besoin de miction. Les jambes encore flageolantes, je rentre sans gêne dans un café proche et me dirige droit vers les toilettes. Je constate avec effarement que j’ai le visage noirci par la suie et les yeux rougis. Je sens très fort la fumée. Quand je reviens à notre petit groupe après avoir fait ma petite affaire, je constate qu'ils ont commencé à rompre les rangs, objectif regagner leurs pénates respectifs.

Un serveur nous court après avec la note que nous n’avons pas réglée à cause de l’irruption du pompier dans la salle. Nous l’envoyons d’abord sur les roses en lui reprochant son attitude déplorable qui nous a mis en danger. Puis il finit par amadouer l’un d’entre nous qui lui dit que nous comptons payer par carte bancaire. Le serveur pince la bouche. La machine à carte bleue est dans le restaurant en feu. Quelqu’un lui laisse sa carte de visite pour arranger les modalités du paiement. Puis nous nous dispersons.

Après coup, je lis que le feu a pris à 23h14. Nous sommes sortis du restaurant vers 23h30 à cause des serveurs. 150 mètres carrés se sont embrasés et 50 personnes ont été évacuées sans pertes humaines ou blessés à déplorer. La raison de l’incendie n’est pas encore élucidée.

Voilà donc l’histoire d’un mois de mars de déveine qui fut riche en vicissitudes et où le feu tenait une place de choix. C’est donc aussi le récit de comment j’ai failli aller manger les pissenlits par la racine en me faisant flamber dans un restaurant moscovite mais ne vous mettez pas martel en tête, tout est bien qui finit bien. Enfin presque (voir l'épilogue).

Epilogue

Je reste seule sur le trottoir avec un collègue ukrainien qui ne sait pas comment rentrer chez lui parce qu’il habite loin et qu’à cette heure-ci, il n’y a plus de bus pour aller du terminus du métro jusqu’à son domicile. Il commence à échafauder des théories toutes plus vaseuses les unes que les autres pour regagner son appartement. Je l’interromps séance tenante en lui proposant de le ramener en voiture.

Sauf qu’après une soirée à jouer de malchance, nous n’allions pas nous arrêter en si bon chemin. Scoumoune un jour, scoumoune toujours.

Mon carrosse étant garé dans une petite rue à proximité du restaurant, le pare-brise est recouvert de givre et de glace à cause de l’eau projetée sur l’incendie par les pompiers. Comme ce véhicule était une location que j’avais temporairement, je n’avais pas de raclette. J’ai dégivré le pare-brise du Sandero avec une carte de crédit. J’avais déjà fait du dégivrage avec une brique de jus de fruit et un boitier de CD mais pour que vous le sachiez, la carte de crédit reste le plus efficace quand on n’a pas d’autre plan.

La voiture que j’avais mise en marche le temps qu’elle chauffe pendant que je dégageais le pare-brise m’indique que je n’ai plus d’essence. C’est potentiellement problématique si on considère que j’ai un peu plus d’une quarantaine de kilomètres à parcourir pour faire l’aller-retour me permettant de déposer mon collègue chez lui à Lyubertsy et de rentrer chez moi…

Il faudra donc faire une pause dans une station essence sur Volgogradsky Prospekt et je vais me retrouver à payer le carburant de ma poche kangourou vu que l’essence sera prise en dehors des heures de travail. Tant pis pour moi…

Je m’aperçois ensuite que je suis garée dans une rue à sens unique et je n’ai pas la moindre idée de comment je dois faire pour regagner le Sadovoye Koltso afin de me retrouver en terrain connu. Je dégaine mon GPS. Qui n’a plus de batterie. Et je n’ai pas le chargeur qui est resté dans mon autre voiture.

J’improvise en commettant probablement quelques infractions au code de la route mais j’ai atteint mon but : je suis en direction de Lyubertsy sur une route que je connais.

Nous roulons un moment, faisons le pit-stop à la station service et tombons… dans un bouchon. A minuit et quart. Je hais Moscou. Et j’ai vraiment la poisse ce soir.

Nous passons 45 minutes dans les bouchons. Je dépose mon collègue à 1 heure du matin chez lui, soit une heure de route pour un trajet qui prend une vingtaine de minutes quand le trafic est fluide.

J’ai néanmoins plus de chance au retour et arrive chez moi à 1h30. Le temps de prendre une douche pour enlever l’odeur de fumée et de me coucher, il est deux heures du matin. Et il y a école demain avec les chefs donc pas question d’arriver en retard. Je mets le réveil à 7 heures et m’endors comme une masse pour 5 courtes heures après une longue journée riche en émotions…

Démoulé par cayou à l'heure indue de 23:58 - - Commentaires [4]
10 octobre 2012

Au feu les pompiers – épisode 1/2 : le stock

Nous sommes le dimanche 4 mars 2012. Hier, c’était l’anniversaire de mon grand-père et aujourd’hui, c’est le jour des élections présidentielles russes.

Conformément aux conseils avisés que l’Ambassade de France à Moscou envoie de temps à autre aux expatriés, j’ai évité de sortir en cette journée qui risquait d’être le théâtre de manifestions hostiles ou d’autres agitations potentielles pour motifs politiques. J’ai donc profité de l’un de mes rares week-ends non ouvrés d’une façon fort saine : cloîtrée chez moi avec du chocolat en provenance directe d’Ukraine.

Ce week-end calme et reposant touchait à sa fin et je savourais ses dernières heures vautrée devant un film dans le canapé avec ma collation vespérale. Jusqu’à ce que cet instant d’intense activité cérébrale soit interrompu par un coup de téléphone de D, mon collègue malgache.

Bon, déjà, un appel professionnel le week-end à cette heure tardive, de manière générale, ça n’annonce rien de bon, croyez-en mon expérience. A posteriori, je peux vous confirmer que c’était effectivement le genre d’appel qu’on n’espère pas recevoir.

Je décroche donc, salue jovialement D puis lui demande : « Dis-moi tout D, qu’est-ce que je peux faire pour toi ? »

D : « Tu sais, le stock où tu entreposes le matériel de ton projet, ben, tu vois, là, il est en feu. »

Moi : « Ah ah, ouais ouais, c’est cela oui, et ta sœur ? Bon, c’était très drôle et je suis morte de rire intérieurement mais trêve de plaisanterie. Sérieusement, tu m’appelais pour quoi ? »

D : « Je viens de te le dire, je suis sur mon balcon et je vois qu’il y a un incendie meumeu aux hangars où tu stockes ton matos. »

Moi : « Rha putain, c’était pas une blague ?! »

D : « Eh non. »

Moi : « Fuck. »

Un ange est passé.

Pour ma défense, le collègue en question est un compère que caractérisent son tempérament contagieusement guilleret et enjoué, son humeur badine, son alacrité, son espièglerie, ses blagues et autres pitreries. Un joyeux drille et un sacré boute-en-train donc, c’est pourquoi je ne l’ai pas cru au premier abord.

Moi : « Attends une seconde. »

N’en croyant toujours pas mes oreilles, je suis allée à ma fenêtre et effectivement, je voyais une large et dense colonne de fumée noire s’élever de l’endroit où, approximativement, je situais mon stockage. Je commençais à réaliser l’entendue du désastre et j’ai senti l’adrénaline monter furieusement en moi.

Moi, encore sous le choc : « Tu es sûr et certain que c’est notre stockage ? »

D : « Oui. Il y a Youri [ndla : un autre collègue] qui est allé voir. Il a dit que le feu a pris vers 18h dans le hangar voisin de celui où il y a ton matériel. Bon, là, l’incendie n’a pas encore gagné l’aile où tu stockes mais je vois du balcon que les flammes se sont déjà propagées du premier hangar à celui où tu entreposes tes équipements. »

Moi : « Et merde. Tu crois que je peux aller y faire un saut en voiture pour voir ? »

D : « Non, Youri a pu y aller parce qu’il habite juste à côté et qu’il est arrivé avant les pompiers mais là, ils ont fermé la route donc ça ne sert à rien d’y aller. »

Moi : « Donc en gros, je ne peux rien faire ? »

D : « Non. Enfin, si. Espérer que les pompiers réussissent à éteindre l’incendie avant qu’il n’arrive à la zone où il y a tes équipements. »

Moi : « OK. Je vais espérer alors. Et on verra ce qu’il en est demain matin du coup ? »

D : « Oui. »

Moi : « Ben, écoute, je vais croiser les doigts. Merci de m’avoir prévenue en tout cas. »

D : « De rien ! Allez, bonne nuit ! Je te rappelle demain matin. »

Moi : « OK, merci, bonne nuit aussi. A demain matin alors. »

Et nous raccrochons.

Je ne panique pas encore, me disant qu’il y a de l’espoir puisque les flammes n’ont pas encore gagné la zone où j’entrepose le matériel de mon projet. Je vais tout de même voir sur internet ce qu’il est dit à propos de l’incendie : 2000 mètres carrés en flammes, incendie d’un degré de complexité 2 sur une échelle qui va jusqu’à 5. Je me dis que ça devrait aller et retourne à mon film.

Avant d’aller me coucher, je retourne par acquis de conscience m’informer sur l’avancée des soldats du feu russes et de l’incendie de mon entrepôt : 5000 mètres carrés en flammes, incendie d’un degré de complexité 5. J’ai comme un mauvais pressentiment mais je suis impuissante alors je décide d’aller dormir.

Mon sommeil est agité mais la nuit se passe. Je me réveille tôt et ma première pensée est pour mon stockage. A 8 heures, j’appelle D. Qui m’annonce que tous les entrepôts ont brûlé. Complètement. Les pompiers ont lutté toute la nuit contre le brasier et ils sont encore sur place en train d’essayer d’éteindre les dernières braises, ce qui peut prendre une semaine, voire deux. L’accès à la zone est donc encore interdit.

Des photos de l’incendie en cours sont disponibles .

Nous ne serons autorisés à aller constater l’étendue des dégâts que le mardi matin. Et encore, de l’extérieur de l’enceinte uniquement puisque les pompiers arrosent encore copieusement les débris fumants avec des lances à incendie.

L’eau qu’ils envoient se vaporise instantanément sur les débris encore brûlants et à cause du froid, elle givre tout ce qui est aux alentours. Sur les parties déjà refroidies, elle forme des stalactites de glace.

En approchant de l’entrepôt, ma voiture soulève ce qui ressemble à un abondant nuage de poussière : c’est en fait un mélange de cendre et de suie qui a recouvert les alentours d’une couche grisâtre.

Sur place, des particules de cendres retombent encore. A certains endroits, de faibles flammes sont encore visibles sur ce que j’identifie comme étant des morceaux de palettes incandescents qui continuent à se consumer. Des morceaux de métal ont encore un aspect rougeoyant. Le goudron a fondu aux abords des entrepôts. Les restes de la façade sont noircis par la fumée et déformés. A l’intérieur du bâtiment, que j’avais vu plein, on ne voit plus qu’un ramassis de débris calcinés difficilement identifiables. Il n’y a quasiment plus une vitre intacte, elles ont presque toutes explosé.

Quelques grincements sont audibles, dus aux structures métalliques qui se sont tordues sous l’effet de la chaleur intense de la fournaise et qui sont en train de refroidir en ce matin frisquet où la température extérieure frise les -10ºC. On entend aussi périodiquement l’éclat de petites explosions et quelques crépitements mais en dehors de ces quelques sons provenant de la carcasse du bâtiment et ceux des lances à incendie des sapeurs-pompiers, il plane un étrange silence qu’accompagne l’odeur âcre de la fumée. 

Pour imager l’effet que cette visite a eu sur moi, je vous dirais qu’elle a été comme un parpaing sur la tartelette aux fraises de mes derniers espoirs.

Je constate in situ que la zone où je stockais mes équipements s’est consumée comme tout le reste du bâtiment et ce qui n’était pas inflammable aura été écrasé par la toiture qui s’est effondrée.

Voir les photos ci-dessous, prises le mardi matin.

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En une nuit, j’ai perdu le fruit de plusieurs semaines de travail, mon projet a également perdu l’équivalent de 100% de la valeur marchande des équipements à laquelle viennent s’ajouter le coût de leur livraison et le coût de leur stockage. J’ai pris deux mois de retard sur mon planning.

Le sinistre de cette nuit funeste a donc causé à mon projet un préjudice qui se chiffre en milliers d’euros. Je suis dévastée par cette catastrophe. Certains des équipements avaient été livrés deux jours auparavant après du forcing auprès du fournisseur qui était en retard et avait dépassé les 8 semaines d’attente pour leur production. La seule maigre consolation dans cette histoire, c’est que ce ne sont que des pertes matérielles, aucun blessé n’est à déplorer et personne n’a trouvé la mort dans le désastre.

Epilogue

Concernant les raisons qui ont provoqué en premier lieu cette calamité, deux thèses ont été évoquées, aussi peu crédibles l’une que l’autre.

La première serait que ces entrepôts étaient les anciens locaux d’une usine qui fabriquait du béton. Certains équipements liés à la production de ce béton n’aurait pas été démontés dont, notamment, une pompe installée sur le toit d’un des hangars et qui servait à injecter un additif au béton, additif qui aurait été inflammable. Et comme le circuit de cette pompe n’avait pas été vidangé (depuis 15 ans…), l’additif aurait pris feu à cause d’un mégot jeté par quelqu’un qui fumait sur le toit.

Je doute fortement de la véracité de cette hypothèse qui me semble particulièrement capillotractée. D'une, pourquoi quelqu’un se serait-il trouvé sur le toit des entrepôts un dimanche à 18h ? Et de deux, pourquoi fumerait-il sur le toit alors qu’on pouvait fumer dans l’enceinte pourvu que ce soit à l’extérieur des hangars ? Essaierait-on de nous faire prendre des vessies pour des lanternes ?

La deuxième hypothèse est que l’incendie est imputable à un défaut électrique : des soudeurs tadjiks qui travaillaient dans l’enceinte voisine auraient détourné l’alimentation en électricité des entrepôts pour alimenter leur poste à souder.

Je ne sais pas vous mais moi, je ne gobe ni l’une ni l’autre des deux thèses et j’ai comme la désagréable impression que ceux qui ont avancé ces théories prennent les gens pour des imbéciles.

Quant aux raisons de la propagation rapide et incontrôlable de l’incendie, elles sont par contre assez simples et connues : des locaux pas tout à fait aux normes en matière de sécurité incendie et le stockage de matériaux inflammables (notamment du glycol, des aérosols et de la peinture) qui ont provoqué une réaction en chaîne lorsque le feu les a atteints.

Et en termes d’indemnisation pour ce sinistre, nous pouvons aller nous brosser parce qu’il s’avère que le propriétaire final de ces entrepôts était la ville de Moscou…

Vous avouerez que c'est quand même de la jolie guigne première pression à froid tout ça...

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09 octobre 2012

Bref, je suis allée en boîte à Moscou – épisode I

Vous me pardonnerez, je saute du coq à l’âne. Enfin, dans le cas présent, de l’âme à la coke.

Et en passant, petit clin d’œil à la série ‘Bref,…’ (que vous pouvez regarder gratuitement ici), parce que c’est trop con et donc, trop bon.

 

Bref, en 2010, je travaillais à Moscou. Je m’entendais bien avec un petit groupe de collègues de mon âge. Alors un soir, on a décidé de fêter ensemble un événement tellement important que je ne me souviens plus ce que c’était.

On est allés fêter « ça » dans un restau où on a picolé comme des trous entre deux amuse-gueules. Quand le restau a fermé, on a décidé d’aller dans un bar pour continuer à boire à tire-larigot. A un moment, un collègue aussi bourré que tous les autres a dit : « Bon, on va en boîte ? ». On a tous entendu : « Bon, on va poursuivre notre biturage ailleurs ? ». Alors on a tous crié : « OUAIIIIIIIIIIS ! ».

On a quitté le bar. On a hélé deux taxis dans la rue. Ils nous ont emmenés jusqu’à la discothèque. Je ne me rappelle plus de son nom ni de son emplacement parce que j’étais déjà un peu pétée comme un coing. Mais je me souviens qu’on a continué à fêter « ça » avec mes collègues.

Il y en a un qui a offert une tournée de B-52. Alors j’ai bu un B-52. On a dansé 10 minutes.

Un autre collègue a offert une tournée de whisky-coca. Alors j’ai bu un whisky-coca. On est retournés danser.

Et encore un autre collègue a offert une tournée de vodka-Red Bull. Alors j’ai bu une vodka-Red Bull.

Et à partir de là, mes souvenirs sont confus.

J’ai dansé. Je suis allée aux toilettes. J’ai re-dansé.

J’ai re-bu quelque chose. Je suis retournée aux toilettes.

Mais là, dans les toilettes des femmes, il y avait un mec. Alors, je suis retournée à la porte pour vérifier que j’étais bien rentrée dans les toilettes des femmes. Le mec s’est marré.

Il m’a dit : « Bonsoir ». J’ai répondu « Bonsoir ». Mais ça devait sonner comme « Blonsouaire ».

Alors le mec m’a demandé : « Pourquoi tu parles comme ça ? ». Je lui ai dit : « J’ai trop bu. Et je suis Française. ». Il m’a dit : « Ah ben moi, je suis Tchétchène. ». J’ai dit : « Ah. ».

Et puis il a demandé : « Tu vas faire quoi aux toilettes ? Pipi ou caca ? ». Je n’ai rien répondu. Par contre, j’ai dessaoulé d’un coup.

Et alors il a dit : « Moi je vais sniffer de la coke ».

J’ai regardé le mec. Il m’a regardée. Je suis sortie précipitamment des toilettes pour femmes.

Bref, je suis allée en boîte à Moscou.

 

Après ce petit passage sur la glauquitude et la vie nocturne moscovites, je tenais à préciser pour les sceptiques et les dubitatifs que toutes les historiettes que je raconte ici me sont vraiment arrivées. Même si j’ai beaucoup d’imagination, des trucs pareils, je ne suis pas capable de les inventer…

Démoulé par cayou à l'heure indue de 23:27 - - Commentaires [7]
08 octobre 2012

Les yeux noirs

Parce que l’humour n’est pas tout et que le monde ne tourne pas autour de mon nombril, parce qu’un peu de beauté dans ce monde de brutes ne fait pas de mal et qu’un moment en musique ne mange pas de pain, aujourd’hui, je change de mon registre habituel pour un intermède plus poétique qu’à l’accoutumée avec « Les yeux noirs », que vous connaissez peut-être au demeurant. Si ce n’est pas le cas, nous allons ensemble réparer cette grossière omission.

« Les yeux noirs », ce sont des vers composés il y a 169 ans par un poète ukrainien pour sa femme, la mélodie d’une valse d’un compositeur allemand peu connu, l’arrangement d’un musicien qui donnera sa première forme à cette chanson il y a 128 ans, des paroles remaniées par un chanteur d’opéra russe en l’honneur de sa propre femme au 19e siècle pour donner une romance russe ancienne qui traverse déjà son troisième siècle en transmettant en musique l’amour intemporel qu’un homme peut avoir pour une femme… Un joyau à connaître.

Le texte original

Hrebinka_YevhenOn le doit à l’écrivain et poète romantique ukrainien Yevhen Pavlovych Hrebinka (translittération de l’ukrainien) ou, en translittération du russe, Evgueniy Pavlovitch Grebyonka (1812 -1848) qui l’avait écrit en 1843 en l’honneur des yeux de sa femme Maria Vassilyevna Rostenberg ( ? - 1894).

 

Plus d’information sur Evgueniy Grebyonka : http://fr.wikipedia.org/wiki/Yevhen_Hrebinka

Version originale de Evgueniy Grebyonka

Очи чёрные, очи страстные,

Очи жгучие и прекрасные!

Как люблю я вас, как боюсь я вас!

Знать, увидел вас я в недобрый час!

Les yeux noirs, les yeux passionnés,

Les yeux ardents et beaux !

Comme je vous aime, comme j'ai peur de vous !

Je sais, je ne vous ai pas vus au bon moment !

Ох, недаром вы глубины темней!

Вижу траур в вас по душе моей,

Вижу пламя в вас я победное:

Сожжено на нём сердце бедное.

Oh, non sans raison vous êtes plus sombres que les profondeurs   !

Je vois le deuil en vous pour mon âme,

Je vois une flamme victorieuse en vous:

Dans laquelle se consume mon pauvre cœur.

Но не грустен я, не печален я,

Утешительна мне судьба моя:

Всё, что лучшего в жизни Бог дал нам,

В жертву отдал я огневым глазам!

Mais je ne suis pas triste, je n’ai pas de chagrin,

Consolé que je suis par mon destin:

Tout ce qu’il y a de meilleur dans la vie, Dieu nous   l’a donné,

Je l'ai sacrifié à ces yeux de feu !

Le texte remanié

Chalyapine_1893Fyodor Ivanovitch Chalyapine (1873-1938) chanteur d’opéra (basse) et acteur russe est encore considéré comme l’un des plus brillants interprètes de « Les yeux noirs ». C’est également lui qui a modifié les paroles originales en l’honneur de sa propre femme.

 

Plus d’information sur Fyodor Chalyapine :  http://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9dor_Chaliapine

Version remaniée par Fyodor Chalyapine

Очи чёрные, очи жгучие,

Очи страстные и прекрасные!

Как люблю я вас! Как боюсь я вас!

Знать, увидел вас я не в добрый час!

Les yeux noirs, les yeux passionnés,

Les yeux ardents et beaux !

Comme je vous aime, comme j'ai peur de vous !

Je sais, je ne vous ai pas vus au bon moment !

Очи чёрные, жгуче пламенны!

И манят они в страны дальние,

Где царит любовь, где царит покой,

Где страданья нет, где вражде запрет!

Les yeux noirs, plus brulants que les flammes !

Et ils vous attirent vers des pays lointains,

Où règne l’amour, où règne le calme,

Où il n’y a pas de souffrance, où la haine est interdite.

Не встречал бы вас, не страдал бы так,

Я бы прожил жизнь улыбаючись.

Вы сгубили меня, очи чёрные,

Унесли навек моё счастье.

Si je ne vous avais pas rencontrés, je ne souffrirai pas ainsi,

J’aurais vécu ma vie en souriant.

Vous m’avez détruit, les yeux noirs,

Emporté pour toujours mon bonheur.

Очи чёрные, очи жгучие,

Очи страстные и прекрасные.

Вы сгубили меня, очи страстные,

Унесли навек моё счастье…

Les yeux noirs, les yeux passionnés,

Les yeux ardents et beaux !

Vous m’avez détruit, les yeux ardents,

Emporté pour toujours mon bonheur.

Очи чёрные, очи жгучие,

Очи страстные и прекрасные!

Как люблю я вас! Как боюсь я вас!

Знать, увидел вас я не в добрый час!

Les yeux noirs, les yeux passionnés,

Les yeux ardents et beaux !

Comme je vous aime, comme j'ai peur de vous !

Je sais, je ne vous ai pas vus au bon moment !

Un enregistrement de la chanson « Les yeux noirs » chantée par Fyodor Chalyapine : http://www.youtube.com/watch?v=IiV1wBowp88

La mélodie

Elle aurait été composée par un certain Florian Hermann et était à l’origine, semble-t’il, une valse intitulée « Valse Hommage ». Cette valse aurait ensuite été arrangée par Serguey Gerdel, de son vrai nom Sofus Gerdal, pour devenir la mélodie que nous connaissons de la romance « Les yeux noirs », sortie pour la première fois avec son texte en 1884. Ces informations sont néanmoins difficiles à vérifier vu que peu de documentation est disponible sur Florian Hermann et Sofus Gerdal.

La version au piano de ce qui serait donc la valse originale, par Alexander Zlatkovski : http://www.youtube.com/watch?v=Djfsotg9NAc&feature=related

« Les yeux noirs » au cinéma

On peut notamment remarquer que cette romance a donné son nom au film italo-soviétique de Nikita Mikhalkov « Les yeux noirs » (1987) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Yeux_noirs_(film,_1987)

On notera également que la chanson « Les yeux noirs » est interprétée dans « Les promesses de l’ombre » (« Eastern promises » dans son titre original) de David Cronenberg avec Viggo Mortensen et Vincent Cassel. L’interprétation en est faite dans le film par le chanteur et accordéoniste russe Igor Outkine qui a, entre autres choses, joué dans bande originale de « La vie en rose ».

Démoulé par cayou à l'heure indue de 23:55 - - Commentaires [4]
07 octobre 2012

Pirojki

Mon programme du jour étant fort léger, du genre 0% de matière grise grasse et comme je m’emmerdais sec  le vice me menaçait eu égard à mon oisiveté  je me sentais inspirée  j’étais motivée  je voulais gâter mes petits lecteurs adorés, je vous ai dessiné une petite cartographie non-exhaustive d’un autre « must-know » du panorama culinaire russe : les pirojki (parfois translittéré ‘pirozhki’).

Dans un souci de perpétuer l’excellence à laquelle s’efforce ce blog de détail, je vous informe que certains de ces petits pains gustativement intéressants ne sont pas d’origine russe comme en témoigne la consonance exotique de leur appellation : il y a notamment des éléments géorgiens dans ce récapitulatif. Ceci étant dit, d’origine russe ou pas, tous les pirojki listés dans cette cartographie se vendent comme des petits pains à Moscou et on peut en faire emplette n’importe où, ce qui explique que je ne fasse pas de différenciation entre eux.

Culturellement, ce sont eux les péchés mignons, les en-cas, les bouchées rapides qu’on déguste pour calmer les petites faims, la sustentation qu’on choisit lorsqu’on n’a pas le temps de prendre un vrai repas et surtout, ce sont eux dont les calories vous tombent tout droit dans les fesses ou le ventre.

Les pirojki ont donc un côté fort pratique mais le revers de la médaille est qu’ils incitent à observer de mauvaises habitudes alimentaires. Malgré tout, on ne peut pas vraiment leur en vouloir. D’une part, parce qu’ils sont souvent bons et d’autre part, parce qu’une Russie sans pirojki ne serait plus tout à fait elle-même.

Sur ces bonnes paroles, voici la cartographie susnommée. Je vous prie de m’excuser pour la qualité médiocre de l’image. J’ai un scanner sous la main mais manque de bol, pas le driver qui va avec, ce dernier étant parti avec son propriétaire chasser le tigre et la quenelle dans les traboules, le tout armé d’une rosette et d’un pistolet à bouchon. J’ai donc eu recours à la technique dite « de la photocopieuse polonaise », c’est-à-dire à l’utilisation d’un appareil photo. Voilà.

pirojki

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06 octobre 2012

Dans la série “ça n’arrive qu’à moi” : Cayou [cul nu] dans le métro

Nous sommes en juillet 2011. C’est l’été, il fait beau, il fait chaud et les tenues des filles russes rétrécissent au fur et à mesure de l’augmentation des degrés affichés par le thermomètre.

J’habite maintenant à Moscou, je travaille toujours trop, je n’ai pas fait le ménage depuis plusieurs semaines dans mon appartement qui s'apparente à une porcherie, j’ai tellement de lessive en retard que je n’ai plus de sous-vêtements propres (détail scabreux qui aura son importance dans la suite du récit) et il est temps de payer mon loyer (en liquide, comme toujours).

Je suis donc dans l’obligation de m’arrêter au distributeur de billets le plus proche de mon lieu de travail : celui qui se trouve dans la station de métro Kozhukhovskaya. Vu le temps estival, je porte une robe légère arrivant juste au dessus du genou.

J’entre dans la station de métro et me dirige vers le distributeur de billets qui n’est séparé des portes d’entrée de la station que par une paire de mètres. Il y a la queue pour retirer de l’argent. Je patiente stoïquement en observant le flux de gens pressés qui se hâtent vers les escalators situés à gauche du distributeur.

La file d’attente du distributeur rejoint presque le flot des personnes qui entrent dans la station pour aller emprunter le métro. De temps à autre, je me fais légèrement bousculer par ces gens qui rentrent par les portes qui sont derrière moi.

Et à un moment, je sens l’arrière de ma robe se soulever. Se soulever très haut. Sur le coup, j’ai pensé qu’une de ces personnes pressées l’avait accroché par inadvertance avec quelque chose en passant. Je me retourne sans même avoir le réflexe de passer une main derrière moi pour rabaisser ma robe en me disant : « Mortecouille, mais que se passe-t’il donc ? ».

Et je vois un homme d’une trentaine d’années et son acolyte en train de jauger mon arrière-train, le bas de ma robe à la main. Arrière-train nu ce jour-là du fait de ma lessive en retard.

Là, mon cerveau s’est arrêté pendant un bref instant. J’étais médusée. Interdite. Estomaquée. Pétrifiée. Suffoquée.

Mes neurones ne se sont remis en marche que lorsque l’homme a lâché le bas de ma robe et qu’il a dit quelque chose à son acolyte en montrant mon postérieur. A ce jour, je ne sais toujours pas s’il a dit « J’adore. » ou « Je respecte. ».

Ce à quoi j’ai répondu la première grossièreté qui m’est passée par la tête, à savoir un « Connard ! » en argot russe. L’homme ne m’a même pas regardée. Il est parti tranquillement prendre le métro avec son ami.

L’avantage, qui est parfois un désavantage, d’habiter à Moscou, c’est l’indifférence générale des gens vis-à-vis des situations incongrues ou des personnes loufoques. Même s’il se passe quelque chose qui devrait attirer l’attention de quelqu’un de normalement constitué, les habitants de la mégalopole moscovite s’en rabattent les couilles avec une pelle à tarte et n’y jettent pas un regard. Ainsi donc, le fait que je sois cul nu dans le métro est passé tout à fait inaperçu. Tout le monde s’en foutait. Sauf moi. Quand je vous dis que j’ai une chance légendaire, c’est parce que des trucs aussi improbables, ça n’arrive vraiment qu’à moi…

Démoulé par cayou à l'heure indue de 03:20 - - Commentaires [9]
05 octobre 2012

La médecine russe et moi – épisode I : silos et genou

Comme d’habitude, je commence par une digression pour vous décrire le contexte.

Nous sommes en mai 2008 et j’officie toujours pour raisons professionnelles à l’usine de Voskresensk. L’un des endroits où je suis amenée à travailler est le haut du groupe de quatre silos ci-dessous.

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La construction mesure environ 60 mètres de haut et pour y monter, pas d’ascenseur : juste les escaliers pour l’équivalent d’un bâtiment d’une vingtaine d’étages. A cette étape-là du chantier, j’effectue l’ascension trois ou quatre fois par jour. En réalité, j’appréciais de monter sur ce perchoir pour plusieurs raisons :

-       Ça me permettait de débusquer les endroits incongrus dans lesquels les ouvriers piquaient de petits roupillons au lieu de bûcher.

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Un ouvrier planqué derrière un des ventilateurs en haut des silos pour une sieste.

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Deux ouvriers qui dorment sur un toit, vue du haut des silos.

-       On y avait une belle vue de Voskresensk, des cheminées de son usine chimique et de l’une des « montagnes » de Voskresensk, des tas de gravats issus de carrières.

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-       J’aimais voir l’usine d’en haut parce qu'elle paraissait un peu moins moche que d’en bas.

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L'usine donc et dans le fond, la Moskova.

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Sur la photo ci-dessus, les trois containers de droite étaient nos bureaux de chantier et notre stock. Avouez que le cadre laisse rêveur.

-       Ça me plaisait d’avoir un endroit calme en fin de journée pour assister au coucher du soleil. Le calme et la vue en faisaient un endroit propice à la méditation et il me fallait de temps à autre prendre de la hauteur, au sens propre comme au figuré.

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J’avais donc plusieurs raisons pour aimer ce qu’on appelait le « penthouse », à savoir le dessus des silos. Mon genou gauche, cette enflure, n’a pas partagé ma propension à l’élévation spirituelle. Au bout de plusieurs semaines de montées et descentes, il était raide comme un manche à balai et de la taille d’un beau pamplemousse.

C’est donc lui qui m’a amenée à ma première rencontre avec des médecins russes.

Au vu de la boiterie que me cause cet empaffé de genou, Youri, le chef de chantier, m’oblige à aller consulter. Il m’embarque manu militari, enfin presque, avec Polina, l’assistante bilingue français-russe, dans la voiture, direction la polyclinique du coin.

La polyclinique en question est vieillotte et m'inspire une confiance très relative. Sa propreté n'est pas douteuse mais sa saleté est manifeste. Les infirmières et médecins sont vêtus d’une façon étrange qui n’est pas sans rappeler les tenues du personnel médical du début du siècle dernier. Ou alors la tenue des bouchers.

Vu que je ne suis pas franchement familière des procédures médicales russes, c’est Polina qui s’occupe de m’enregistrer pour une consultation. Elle revient avec plusieurs formulaires d’un autre âge sur du papier brun et remplis à la main. Elle m’informe qu’on va m’appeler pour voir le médecin-chirurgien. Ah.

J’ai peur.

Après une vingtaine de minutes d’attente, on m’appelle. Polina n’est pas autorisée à aller avec moi dans la salle de consultation. Il est temps de sortir mon russe du dimanche et de montrer ce que j’ai dans le ventre. Vérification faite, ce que j’ai dans le ventre, c’est du trouillodium, c’est bleu et ça a le goût de poule mouillée.

J’essaie de me ressaisir. Je perds toute contenance lorsque l’infirmière m’enjoint de me mettre en sous-vêtements. Je suis interloquée et m’apprête à répondre : « Heu, mais, je viens juste pour le genou, moi, vous savez, l’articulation qui est au milieu de la jambe ». En manque du vocabulaire nécessaire à formuler ma pensée, je reste coite et m’exécute sans mot dire.

Le médecin-chirurgien paraît très jeune, entre 23 et 25 ans. Je suis dubitative. Il ne me pose aucune question. Il m’examine rapidement et en silence, se tient le menton un instant, retourne à son bureau, écrit sur un autre de ces formulaires ancestraux quel est son diagnostic et ce que je dois appliquer sur mon genou. J'ai l'impression qu'il veut dire « Zou, retourne travailler, feignasse ». L’infirmière me tend le papier. D'humeur rieuse et cherchant probablement à me remuer le sécateur dans la blessure, elle accompagne son geste de : « Evitez peut-être les escaliers pendant quelques temps ». Ah vraiment, sans blague ?

De retour dans la salle d’attente, je lis que ce brave médecin-chirurgien m’a diagnostiqué de l’arthrose. Hm, comment dire… sérieusement ? A 22 ans ?! Ah bon. J’en conclus que l’homme était un petit plaisantin ou qu'il a un cerveau de bulot. Ou alors qu’il avait acheté son diplôme de médecin dans le métro. Parce que franchement, je ne suis pas convaincue par sa prestation.

Je demande à Polina ce qu’il m’a prescrit. Il semble s’agir d’une sorte d’onguent camphré. Nous passons l’acheter à la pharmacie pour 9,11 roubles (25 centimes d’euros).

L’onguent en question pue assez fortement. Il me colore la peau des doigts et du genou en jaune pour plusieurs jours. Je ne ressens pas d’amélioration particulière pendant 3 ou 4 jours malgré l’application de l’onguent et le fait que je me suis abstenue de faire grimpette en haut des silos. Puis au bout du 5e jour, mon genou dégonfle de lui-même, pas grâce à l’onguent à mon avis, plutôt grâce au fait que je lui ai épargné les escaliers pendant quasiment une semaine.

Vous vous en tamponnez probablement le coquillard avec une babouche mais enfin, voilà les souvenirs laissés par cette première rencontre avec la médecine russe. Il y a tout de même de quoi être dubitatif, non ?

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