Cayou à Moscou

Les aventures de Cayou, une Française partie pour un an d'études à Moscou...

26 décembre 2007

Le Transsibérien - Jour 7 - Partie 3 - L'Ile d'Olkhon

Nous sommes le 15 juin et il est 18h30. La gazelle nous a déposé à Khoujir-centre et nous devons trouver un toit sous lequel dormir pour les deux nuits à venir. D'après notre inestimablement précieux guide Lonely Planet™, l'auberge la plus prisée des touristes sur l'Ile d'Olkhon est la Nikita's Guesthouse/Homestead (autrement dit, en français, la pension de famille/propriété de Nikita). Pour ne pas faillir à la réputation de manque total d'originalité du touriste moyen, nous décidons d'aller prendre une chambre dans cet établissement tenu par un Russe, Nikita Vladimirovitch Bentcharov, ancien champion russe de ping-pong (à ce qu'il paraît. Je n'ai à ce jour trouvé aucun élément pour corroborer cette information.) et par sa femme Natalia.

Mes deux compatriotes, Kim Joon Ho le Sud-Coréen (qui lui aussi est soucieux de ne pas faillir à la règle du manque d'originalité du touriste) et moi-même mettons le cap vers la banlieue nord-ouest de Khoujir qui, par chance, se trouve à environ 200 mètres de Khoujir-centre. Mais quels 200 mètres. La "route" donnerait des palpitations à tout employé de la DDE section voirie normalement constitué puisqu'en fait de chaussée, nous circulons dans de la boue creusée par de profondes ornières pleines de jus terreux, témouines des embourbements dont ont été victimes les véhicules insulaires qui avaient eu la témérité de s'aventurer sur ce chemin.

Nous marchons donc les yeux rivés au sol pour jauger la piste qui s'étale devant nous afin de ne pas nous enliser ou nous retrouver le pied happé par une flaque dont le contenu ruinerait à tout jamais toute bonne paire de chaussures.

De temps à autre, le revêtement s'assèche et, ne circulant plus dans un bourbier, il n'est plus besoin d'adopter cette démarche précautionneuse qui nous conférait l'élégant maintien d'un pingouin en pleine crise hémorroïdaire (tiens, à propos d'élégance, cette comparaison en manque cruellement. Mais au moins, l'image est imagée.).

A ces moments-là, nous pouvons donc quitter le sol des yeux et consacrer notre regard à ce qui nous entoure : des isbas de bois sombre et leurs palissades plus ou moins de guingois, des side-cars antédiluviens (l'un d'eux arbore fièrement un siège paré de véritable fausse peau de tigre en peluche du plus bel effet), des mares formées par une pluie récente venue se blottir dans un creux de terre, les poteaux électriques neufs (l'île n'est alimentée en électricité par des câbles sous-lacustres que depuis août 2005 donc forcément...) et pas âme qui vive dans le village en dehors des chiens ou vaches qui font office de passants dans les rues de Khoujir.

En réalité, le plus frappant de tout, c'est l'apparent silence qui règne dans le village et qui contraste particulièrement avec le vacarme de notre journée passée dans les bus. Dans Khoujir, on n'entend aucun bruit de voiture. On perçoit le chant lointain d'un oiseau, le jappement éloigné d'un chien, le ronronnement diffus des transformateurs électriques à proximité des pylônes, une brise légère et dénuée de toute fumée de pot d'échappement qui vient siffler aux oreilles, un éclat de voix ponctuel et le bruit de nos pas.

Au bout des 200 mètres boueux qui séparent Khoujir-centre de Khoujir-Nord-Ouest, nous tombons sur une coquette entrée de bois clair et ciselé agrémenté d'un morceau de mur sur lequel est peint "bonjour" dans plusieurs langues. A droite de la peinture, un panneau annonce que nous sommes arrivés à l'Усадьба Никиты Бенчарова (en français, à la propriété de Nikita Bentcharov) située sur la rue Kirpichnaya. Nous passons le portail en bois sculpté et trouvons la réception sur notre droite.

Nous sommes accueillis par deux jeunes femmes aimables qui parlent russe, anglais et un peu français. Comme notre organisation laisse à désirer de la place à l'imprévu par sa souplesse, nous n'avions pas réservé et les demoiselles nous informent qu'il n'y a plus de chambres disponibles. Devant nos mines déconfites, l'une des jeunes femmes nous propose de nous trouver une chambre chez un habitant du village. Ou alors, nous dit-elle, les yourtes mongoles sont libres. Mathieu fait un peu la moue à l'idée de dormir sous la tente.

Pendant qu'il réfléchit, je fais connaissance avec une Galloise du Pays de Galles dont j'ai malheureusement oublié le prénom si tant est que je l'aie su un jour et avec Martin, un Equatorien d'Equateur qui a vécu en Equateur (forcément), en Allemagne près de la frontière française, aux Etats-Unis et en Angleterre, ce qui fait qu'il parle couramment espagnol, anglais, allemand, français et un peu russe à seulement 19 ans mais son histoire à lui est un peu compliquée donc je ne vais pas m'étendre sur le sujet.

Pour en revenir à mes deux compagnons de voyage, après presque 45 minutes de réflexion/argumentation qui se sont conclues par le règlement en espèces sonnantes et trébuchantes de nos deux nuits sous la tente, mongole, certes, mais la tente quand même d'hôtel, mes deux spoutniki et moi-même suivons docilement la dame de l'accueil qui nous accompagne jusqu'à notre lieu de villégiature. La yourte est relativement rustique comme toute tente qui se respecte. Mais il y a l'électricité dedans (d'où le "relativement" rustique), ce qui nous permet de bénéficier d'une lampe et d'un chauffage électrique. Et puis elle est juste à côté des cabanons-gogues et de la salle de bain en plein air. Sans oublier que la yourte est montée à 10 mètres du feu de camp et qu'elle est à moins de 50 mètres du lac Baïkal.

A l'intérieur, l'atmosphère est originale et cosy. Les meubles bas de bois peint en orange apportent une touche colorée et contribuent à créer cette ambiance inhabituelle et chaleureuse. Un vieux poêle à bois occupe le centre de la yourte. Les lits disposés autour du poêle sont recouverts par plusieurs épaisseurs de couettes et couvertures mais le matelas tient plus de la fine paillasse que du Dunlopillo triple épaisseur à ressorts turbo-réactifs. Je suspends là mon exploration de la yourte car mes compatriotes et moi-même souhaitons profiter des dernières lueurs du jour pour aller jusqu'au Baïkal et nous promener dans les environs.

Première visite d'importance, le cabanon voisin de la yourte qui abrite deux gogues. Le concept de trou dans la planche en bois a été revisité et quelque peu amélioré puisque dans l'une des deux cabines, un siège de WC a été posé sur le trou, ce qui ne dispense ni des odeurs, ni de la vue du contenu de la fosse à ...heu...bref, vous avez compris, mais qui amène un peu de confort.

Quant à la salle de bain que je qualifiais de "en plein air", laissez-moi vous expliquer (après, promis, je vous raconte le Baïkal, depuis le temps que je vous fais poireauter, vous subirez bien encore un petit paragraphe hors-sujet, non ? ;)). En premier lieu, rappelons qu'il n'y a pas l'eau courante sur l'île, ce qui a amené les autochtones à déployer des trésors d'ingéniosité pour pallier ce petit désagrément.

Donc, pour cette fameuse salle de bain futuriste, imaginez une palissade de demi-rondins de résineux. Fixez-y un évier rectangulaire en ferraille. Sous la bonde, à défaut de canalisation, placez un seau posé au sol pour récupérer les eaux usées. Pour servir de robinet, accrochez un petit récipient rectangulaire en plastique au dessus de l'évier et arrangez-vous pour que le fond de ce réservoir plastique soit percé par un petit trou qui puisse être bouché par une sorte de bille (c'est le même système que les abreuvoirs pour rongeurs). Posez un seau d'eau à côté de ce lavabo de fortune avec une sorte de casserole en plastique. Avec la casserole, remplissez le réservoir au dessus de l'évier, noyez ainsi tous les insectes qui s'y trouvaient, poussez d'un doigt la bille qui obstrue le trou d'écoulement (je parle de doigt et de trou mais pas de pensées obscènes, je vous prie) et miracle, l'eau pleine d'insectes coule dans votre salle de bain du 21ème siècle. Dans l'hypothèse où vous utiliseriez ce lavabo pour vous brosser les dents, avant le lavage, vous auriez la bouche pleine de plaque dentaire et après, votre sourire serait constellé d'insectes, sublimant ainsi votre charme naturel. Bref, vive le progrès.

Je clos ce paragraphe descriptif qui vous aura assurément passionné(e) et je vous aiguille vers le Lac Baïkal.

Donc, armés de nos appareils photos, nous délaissons yourte, latrines et lavabo pour partir à la découverte de l'environnement immédiat de la Nikita's Guesthouse. Et là, je dois dire que c'est un choc parce que le paysage est d'une beauté à couper le souffle. Là où l'homme n'est pas (ou peu) intervenu, on s'aperçoit que la nature a toute de même particulièrement bien fait les choses à cet endroit de la planète.

Tout de suite en sortant de l'enceinte de la Nikita's Guesthouse, nous nous trouvons sur une étendue doucement bosselée et couverte d'une herbe fine et verte qui surplombe le lac puisque les côtes de la majeure partie de l'île sont constituées de falaises rocheuses qui s'enfoncent abruptement dans les eaux du Lac Baïkal. La silhouette sombre de pins biscornus et un peu rachitiques se découpe sur le fond bleu et paisible des eaux de la Maloe More (Petite Mer, bras du Lac Baïkal qui sépare l'île du continent) qui rejoignent ensuite la pâle silhouette des montagnes de la rive continentale, le tout se profilant sur un ciel clair.

Sur notre droite, nous apercevons la silhouette pyramidale du Rocher du Chaman (Скала Шаманка), un cap rocheux bordé à droite par une baie de gros galets clairs formant un demi-cercle presque parfait et à gauche, par une plage de sable fin. De gigantesques rochers agrémentés de lichen orangé plongent à pic dans les eaux turquoise du lac.

En longeant la côte, nous détectons une petite baie en contrebas qui paraît à peu près accessible bien que le chemin y conduisant ne soit pas des plus aisés mais nous jetons notre dévolu sur cette petite baie parce que nous voulons absolument toucher l'eau du Baïkal... Nous atterrissons après une descente dans les cailloux sur une petite plage de galets propices aux ricochets. Nous jouons donc les Amélie Poulain de Sibérie et ricochons, non pas sur le Canal Saint Martin mais sur le Lac Baïkal, 12 000 km plus loin.

Une fois que nous avons débarrassé la plage de quasiment tous ses galets, nous nous décidons à tremper les pieds (pour les moins courageux plus prudents, dont j'ai fait partie) ou à nous baigner (pour Mathieu, un fou plutôt courageux dont l'asile est ) dans l'eau...à 6°C... En fait, la limpidité de l'eau donne vraiment envie de se baigner mais la température vous en dissuade assez rapidement. Je vous avouerai que même le temps de faire une photo les pieds dans l'eau, j'ai eu les pattes couleur écrevisse et assez douloureuses pendant une bonne demi-heure.

Mais Mathieu, l'inestimable Mathieu, qui a du cran, lui, pas comme moi, nous a offert un presque striptease sur la plage et une fois spartiatement vêtu de son seul slip, il s'est élancé dans l'eau, à 6°C, je le rappelle, et a fait quelques brasses sous le regard dubitatif de Badock. Au retour de Mathieu, nous l'accueillons en héros par un "Tu sais que tu es complètement taré ?" teinté d'une admiration retenue par pudeur.

Il est environ 20 heures. Une fois Mathieu à peu près sec et rhabillé, nous délaissons temporairement la beauté enchanteresse du Baïkal pour assouvir de bas besoins nutritifs en rapport avec le fait que nous sommes en pension complète et que ça serait quand même dommage de laisser passer l'heure de la soupe. Enfin, du poisson. Parce que sur l'île, on mange du poisson à presque tous les repas vu que le Lac Baïkal héberge une espèce endémique de poisson, l'omoul argenté, qui est, paraît-il, très goûteux. Quand on aime le poisson pas carré en tout cas. Ce qui n'est pas mon cas, comme je l'ai déjà mentionné, mais c'est une information dont vous vous fichez probablement royalement.

Bref. Donc, nous allons manger. L'ambiance est chaleureuse même si elle ne sonne pas très authentiquement russe vu qu'à la table voisine, on entend un groupe de vieilles pies à la française femmes francophones d'un certain âge se plaindre de commenter la cuisson du poisson. Nos voisins de table semblent parler allemand, une troupe de 4 Français se restaure derrière nous en sortant des plaisanteries grasses en charmant de façon très fine et délicate la serveuse avec tout ce que la vulgarité franchouillarde l'esprit français a de meilleur. En sortant de table, nous rencontrons encore 2 autres Français (Régis et Mireille qui ont fait un carnet de voyage ).

Après nous être ré-imprégnés des effluves de notre bonne vieille France, nous décrétons que l'atmosphère du Baïkal est plus salutaire et plus intéressante. Nous retournons donc nous promener sur les rives du lac, délaissant les Français rencontrés sur place pour la seule compagnie des chiens errants, des vaches et des oiseaux.

Le long de la rive, nous croisons plusieurs arbres parés de lambeaux d'étoffes. D'après notre guide Lonely Planet™, il s'agit là d'offrandes dont la fonction s'apparenterait à celle du cierge et/ou de l'ex-voto catholiques mais dans le chamanisme (le "culte" principal de la région est justement le chamanisme). En effet, l'Ile d'Olkhon est considérée par les Bouriates comme l'un des 5 pôles sacrés les plus puissants de l'énergie chamane. D'ailleurs, le Rocher du Chaman serait même l'un des 9 lieux sacrés d'Asie et le centre suprême du monde des chamans du nord.

D'après les légendes locales, les femmes enceintes ne devraient pas s'approcher du Rocher du Chaman pour ne pas risquer un accouchement prématuré dû à la force du rayonnement des esprits. Je vous parlerai un peu plus du folklore local dans la prochaine note.

Après avoir contemplé ces morceaux d'étoffe noués aux arbres, nous nous imprégnons de la beauté sereine de l'île et du lac. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'on peut sentir les esprits nous envelopper, je suis un peu trop cartésienne pour cela, mais sans tomber dans l'irrationnel ou le mysticisme, c'est vrai qu'il y a quelque chose sur cette île qui invite à la méditation et à la "zenitude". Peut-être est-ce simplement parce que la beauté naturelle de l'île contraste avec notre environnement habituel ou parce qu'il y a véritablement quelque chose sur l'Ile d'Olkhon. Quoiqu'il en soit, je n'ai pas de réponse mais l'île me semble être particulièrement propice au repos spirituel et à divers degrés de sentiments de plénitude ou de paix...

Là dessus, nous assistons depuis une plage au coucher du soleil sur le lac. La pyramide dentelée du Rocher du Chaman se découpe sur le ciel teinté par les lueurs du couchant. Comme vous vous en doutez surement, ça n'était pas moche à voir...

Nous escaladons le Rocher du Chaman, refaisons quelques ricochets sur le Baïkal puis, grisés par tant de beauté et par la fatigue, nous regagnons nos pénates mongoles aux alentours de 22h30. Il fait encore bon dans la yourte et nous apprécions de retrouver son atmosphère chaleureuse.

Avant de nous coucher, nous songeons qu'une douche ne serait pas du luxe mais le seul problème, c'est que dans l'auberge, de douche, que nenni. Il y a juste deux banias, une gratuite et une qui ne l'est pas. Comme notre budget est toujours aussi réduit qu'au départ, Mathieu et moi-même (Badock préfère mariner dans sa crasse jusqu'au lendemain) optons pour la bania gratuite, qui s'avère être très bien en fait (d'ailleurs, il faudra que je vous raconte un jour mon expérience dans une bania publique de Moscou, c'était très drôle).

Mathieu et moi suons donc de concert en maillots de bain dans la partie étuve de la bania. Une fois que j'ai réussi à me brûler en versant de l'eau sur les pierres chaudes, je décide que c'est assez (dit la baleine. Je sais, c'est faible) et vais me "doucher" en m'aspergeant d'eau froide puisée avec une petite casserole en plastique dans de gros barils en plastique bleu.

Une fois décrassée, je retourne à la yourte, résolue à faire un peu de lessive. Après tout, le moment est opportun, il fait nuit noire puisque qu'il n'est que 23h30, je n'ai pas de bassine ni d'eau chaude mais par contre, j'ai plein de linge sale à ma disposition. Système D : je réquisitionne les deux seaux de la salle de bain en plein air, m'introduis subrepticement dans la bania payante qui permet d'avoir de l'eau chaude, remplis toujours subrepticement mes deux seaux d'eau bouillante et dégaine un savon senteur fruits-rouges-vomis (à moins que ce soit lilas-latrines, je ne me souviens plus) acheté dans une épicerie près de la gare d'Irkoutsk.

Je m'offre donc une lessive manuelle au clair de lune en compagnie d'un chaton qui loge sous notre yourte et qui semble très attiré par l'odeur putride de mon savon. Une fois que cette noble tâche est terminée et que mes petites affaires pendouillent dans tous les coins de la yourte, je vais rejoindre les bras de Morphée jusqu'au lendemain matin qui doit nous emmener en excursion à la pointe nord de l'île.

Edit : je vous offre un petit panoramique de l'Ile d'Olkhon. Bon, je ne suis pas très douée pour fabriquer les panoramiques mais ça vous permettra de voir à quoi l'Ile d'Olkhon peut ressembler.

panoramique_ile_d_olkon

Edit2 : cet empaffé de Canalblog rétrécit automatiquement mon image et je ne sais pas pourquoi du coup, on n'y voit pas grand chose sur mon panoramique qui n'était déjà pas terrible à la base :S. Néanmoins, si certains d'entre vous sont intéressés par un panoramique en meilleure qualité, mailez-moi pour que je vous le transmette.

Edit3 : les photos en relation avec cette note sont ici.

Démoulé par cayou à l'heure indue de 17:24 - Transsibérien - 2 réaction(s) - [Permalien]

06 novembre 2007

Le Transsibérien - Jour 7 - Partie 2 - Arrivée sur l'Ile d'Olkhon

Après 20 minutes de traversée, le bac accoste sur l'Ile d'Olkhon. Il est 17h15 et je me précipite en courant hors du bateau dès que la passerelle touche terre. Non, ça n'est pas parce que je suis folle d'impatience de toucher l'illustre sol de l'Ile d'Olkhon. Enfin, si, en quelque sorte. Disons que ça faisait deux heures que nous roulions. Sans la moindre pause pipi sur la route. Après 3 heures d'apéritif dans la forêt sibérienne.

Les gardes qui se trouvent à l'entrée de l'île me regardent courir jusqu'aux toilettes (quand je dis toilettes, ce sont des latrines rudimentaires similaires à celles que nous avions à l'aire de Bayandaï : une planche, un trou, des mouches et pas de porte) en s'esclaffant et en m'apostrophant "Vous revenez pour vous enregistrer, hein ?". Ce à quoi je réponds qu'il me faut d'abord satisfaire un petit besoin naturel avant de sortir mon passeport et de remplir le questionnaire relatif aux motifs de ma visite sur l'Ile d'Olkhon.

Libérée de mes obligations naturelles, j'avance la tête haute et le ventre détendu vers mes obligations administratives. Je reviens donc sereinement au "poste-frontière" constitué d'une sorte de vilain conteneur métallique vert. Dans le cabanon, tous les passagers de la gazelle (pour ceux qui n'ont pas suivi, ce mot désigne un minibus en plus rapide) doivent s'acquitter des formalités prévues par l'administration insulaire. Des gardes à l'aspect peu engageant russes nous prennent donc nos passeports, vérifient nos visas et nous font remplir un questionnaire plein de questions rigolotes (en russe, sinon, c'est pas drôle pour les touristes) telles que :

- "Quel est le motif de votre séjour sur l'île ?" (avec nos têtes de touristes, on est surement là pour faire de l'espionnage industriel portant sur les techniques de pêche à l'omoul).

- "Combien de temps séjournez-vous sur l'île ?" (bah, avant que vous nous posiez la question, nous n'en avions aucune idée. Et l'aventure dans tout ça, hein ?!).

- "Comment êtes-vous arrivés sur l'île ?" (avec beaucoup de difficultés et de péripéties. Sinon, à la nage. Mais on avait amené un séchoir révolutionnaire dans notre sac à dos. C'est pour ça qu'on est secs).

- "Comment quitterez-vous l'île ?" (entiers de préférence. Sinon, on avait pensé nous enfuir avec notre montgolfière portative).

La liste de questions intéressantes auxquelles il ne manquait que "Quelle est la taille de vos sous-vêtements ?" ayant trouvé réponse, nous sommes informés que nous devons débourser la faramineuse somme de 25 roubles (moins d'un euro) par jour passé sur l'île. Je ne sais toujours pas à quoi servait cette somme. Probablement encore une des histoires d'enregistrements à la russe. Bref.

Lorsque mes formalités sont bouclées, c'est au tour de Kim Joon Ho le Coréen de se frotter aux gardes russes. Sauf qu'il ne parle pas bien russe. Et pas beaucoup mieux anglais. Et que personne n'a eu la bonne idée de traduire le formulaire du questionnaire en anglais ou en coréen.

Je vais donc prêter main forte à mon voisin de gazelle qui me remerciera plus tard avec des bières, un CD de musique pop coréenne et des sémiotchki (autrement dit, des graines de tournesol salées dont les Russes raffolent. Un vrai cauchemar ces petites graines d'ailleurs. Quand on commence à en manger, on ne peut plus s'arrêter. Sachant qu'il faut énormément de temps pour décapsuler la graine comestible. Enfin, ça occupe. Surtout lorsqu'on n'a rien d'autre à faire dans le train).

Une fois que tous les passagers de notre gazelle sont passés par le conteneur et que notre chauffeur enceint de 6 mois a fini de fumer, notre minibus repart en cahotant sur les ornières de la piste en terre battue qui fait office de route.

La gazelle roule au milieu de collines désertiques fleuries ça et là de pylônes électriques. La beauté sereine du Baïkal se déroule sur notre gauche. Des rochers et des îlots surgissent des eaux bleues de la "maloe more" (la petite mer, un bras de lac peu profond qui sépare l'Ile d'Olkhon du continent) et le paysage nous offre toute sa splendeur sauvage. Une atmosphère empreinte d'une sérénité irréelle se dégage de l'île et une impression magique enveloppe le voyageur qui se sent hors de la réalité. Toute sa vie quotidienne habituelle semble très loin, comme appartenant à une autre existence.

De temps à autre, nous croisons un hameau constitué de baraques en bois et d'enclos pour le bétail. Le paysage change peu à peu et devient un peu plus verdoyant. Des vaches paissent dans un champ constellé de fleurs jaunes.

A 18h20, nous arrivons en vue de Khoujir (Хужир), le plus grand village de l'île avec 1200 âmes. La route est toujours en terre battue et l'entrée du village est marquée par un petit bois de pins qui n'est pas sans évoquer les villages de Provence. Nous dépassons le panneau "Khoujir" à 18h24. Les habitations du bourg sont comme à l'accoutumée des maisons de bois. Des vaches et des chiens se promènent en liberté dans les "rues" faites d'une revêtement boueux et inégal, creusé de profondes ornières.

Deux minutes plus tard, notre chauffeur nous dépose au centre de Khoujir et descend nos sacs de la galerie de son minibus. Et la suite de notre aventure vous sera narrée dans la partie suivante...

Edit : il y a quelques photos ici. Cette série commence par la photo 'J7 - Le "poste-frontière" sur l'Ile d'Olkhon'.

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13 octobre 2007

Brève : anniversaire

Un petit mot pour vous dire que ce 4 octobre, ça faisait un an que j'avais créé ce petit blog sur mon année à Moscou (YOUPIII <- cadeau-bonus pour ceux qui aiment le kitch style Skyblog ;)).

Snirfl, j'en ai presque la larme à l'oeil.

Nan, j'rigooole.

Alors, pour les amateurs de chiffres, depuis le début, j'ai approximativement écrit 389 000 caractères et mis en ligne quasiment 1000 photos. D'après les statistiques de Canalblog, mon blog a eu 11 565 visites avec une moyenne de 30 visites par jour et 117 pages vues par jour en moyenne.

Voilà, c'était juste pour info et pour que mes fans puissent cocher cette date sur leur agenda.

Démoulé par cayou à l'heure indue de 02:36 - Blog-info - 1 réaction(s) - [Permalien]

Le Transsibérien - Jour 7 - Partie 1 - Pour moi, ce sera un Irkoutsk - Khoujir via Collision !

Les premières lueurs du soleil poignent tout juste lorsque la sonnerie stridente d'un réveil se fait entendre au rez-de-chaussée d'un motel d'Irkoutsk. Dans leur chambre, une escouade de trois Français, extirpés brutalement de leur sommeil, commence à remuer sous les couvertures avec quelques grognements.

Première du trio à émerger, je vais goûter avec délice aux bienfaits d'une douche matinale revigorante dans la cave de bains du motel. Quand je reviens propre comme un sou neuf (modulo les moisissures des douches), mes deux compagnons de voyage consentent à quitter leurs lits et à envisager la possibilité d'un petit décrassage.

Tous trois frais comme des gardons, nous quittons le motel Rossa aux alentours de 8h30, direction la gare routière où nous devons prendre l'autobus de 10h pour Khoujir. Ne tenant pas à louper une deuxième fois ce bus, nous avons vu large au niveau du timing, ce qui nous fait attendre quasiment une heure à la gare routière. Qu'importe, nous en profitons pour aller chasser notre petit déjeuner dans une supérette puis le dégustons installés sur les bancs de la plate-forme 5 de laquelle partira notre autobus.

Le sang rechargé en sucre de Badock lui monte au cerveau et en fait jaillir une idée lumineuse. Badock vient de s'apercevoir qu'il n'a quasiment plus d'argent liquide et il réalise qu'il n'y aura peut-être pas de distributeurs de billets sur l'Ile d'Olkhon, ce qui est plutôt probable vu que les habitants de l'île n'ont l'électricité que depuis 2005. Mon spoutnik part donc en quête d'un distributeur. Seul. Parce que la digestion, c'est sacré.

Mathieu lit sur le banc pendant que j'observe d'un oeil amusé la vie grouillante qui papillonne autour de la gare routière. Nous sommes vendredi et certains vont visiblement passer le week-end sur les rives du Lac Baïkal, équipés de tentes, de bouées, de sacs à provisions, de gamins qui braillent, de ballons et, comme nous nous en apercevront plus tard, de larges réserves de vodka.

Les allées et venues incessantes des taxis soulèvent la poussière de l'esplanade de la gare routière. Dans un coin, un petit homme rougeaud prépare des chachliki (brochettes de viande). Derrière la gare, une grosse dame vêtue d'une blouse bleu turquoise vide les balayures de sa pelle métallique dans un carton qui fait office de poubelle. Dans la cour, les chauffeurs de car s'affairent autour de leurs véhicules pendant qu'une foule bigarrée descend de minibus jaunes ou blancs.

Il est 9h45 lorsqu'un beau bus jaune, l'Olkhon-express, se gare devant la plate-forme 5. Et toujours aucun signe de Badock. Notre chauffeur descend nonchalamment de son autobus, un mégot mouillé aux lèvres. C'est un homme d'une quarantaine d'années au visage grêlé, le sourire tout en or et une casquette blanche sur la tête. Il charge nos sacs dans les soutes puis Mathieu et moi attendons Badock, un peu inquiets de ne pas le voir revenir. Il arrivera à 9h55, son air satisfait indiquant qu'il a trouvé un distributeur à sa convenance.

Nous choisissons nos places dans le bus. Une famille de Russes allant visiblement passer quelques jours au bord du Baïkal monte dans le car, non sans encombres vu leur volumineux chargement. A 10h10, le chauffeur met les gaz et fait vrombir le moteur de son bolide.

Nous tournons une trentaine de minutes dans divers échangeurs d'Irkoutsk avant de nous retrouver dans une campagne quasiment vide de toute habitation. De temps en temps, un hameau surgit au loin mais le paysage déroule la majorité du temps d'immenses prairies vertes, parsemées ça et là de fleurs des champs jaunes ou oranges. Il fait un temps splendide et on a l'impression de circuler dans un fond d'écran d'ordinateur (geek mode) tant la nature est belle.

La route est parfaitement droite et est juste longée de pylônes électriques. Nous roulons dans la plaine  pendant un long moment. Nous passons ensuite une chaîne de collines et la route serpente alors au milieu d'une forêt de conifères aux troncs rectilignes. Le bus peine à monter les côtes et sa vitesse ne doit pas excéder les 15 km/h. Le car finit néanmoins par franchir plusieurs "cols" et retrouve son rythme de croisière en rejoignant une nouvelle plaine. On n'y voit rien d'autre que le ruban gris de la route qui coupe de spacieuses étendues vertes.

Comme j'ai beaucoup de chance, j'ai réussi à appuyer sur le déclencheur à l'instant même où notre bus a dépassé un agent de la DDE russe. Le seul et l'unique vu le long de la route qui traversait cette plaine vide de toute influence humaine. Donc, sur la seule photo non floue que j'ai prise de cette plaine, il y a un petit homme orange qui vient infirmer mon affirmation. Désolée.

Nous roulons encore un moment avant de faire une halte repas-pipi pendant une demi-heure à l'aire de Bayandaï. Aire équipée d'une station-service, de quelques petites baraques qui font office de restaurant et de toilettes sommaires (un trou dans une planche. Un côté pour les hommes, un côté pour les femmes et pas de porte).

Après l'habituelle séance photo et l'immortalisation d'un énorme scarabée qui avait attaqué Badock, je vais prendre mon déjeuner : une solianka (soupe aux cornichons et à la viande) et un mets bouriate, les "posi", qui ont approximativement la forme de pommes duchesse en un peu plus gros et qui sont constitués d'un fourrage à la viande enchâssé dans une pâte blanche un peu gluante. Comme le bus menace de repartir, je donne la dernière bouchée de posi à une chienne qui vient visiblement de mettre bas vu ses mamelles pendantes et je remonte dans le car.

L'autobus redémarre. Rapidement, je commence à m'assoupir sur mon siège. Je suis presque endormie lorsque j'entends un grand bruit suivi par une pluie de petits morceaux de verre qui s'abat sur le bus. Comme je viens de me réveiller et que je n'ai pas encore les idées très claires, ma première pensée est qu'un avion a fait tomber l'une de ses vitres. Quelques secondes plus tard et à la vue des visages consternés des passagers, je reprends mes esprits et comprends que nous venons d'heurter une voiture.

Le car s'arrête sur le bas-côté 400 mètres plus loin. Les passagers se précipitent hors du véhicule pour secourir le conducteur de la voiture. Certains portent une trousse de premier secours, d'autres ont pris une hache pour une éventuelle désincarcération. Nous courons héroïquement vers le lieu de l'accident, comme dans Alerte à Malibu, sauf que nous ne sommes pas en maillots de bain rouge taille XS et que nous n'avons pas le corps lifté, collagéné ou siliconé.

Arrivés sur place, nous trouvons le conducteur hors de sa voiture. Il est indemne et n'a même pas une égratignure. Par contre, on ne peut pas en dire autant de sa voiture... Elle s'est échouée dans un champ en contrebas après plusieurs tonneaux.

Une fois rassurés sur l'état de santé du conducteur, nous lui demandons ce qu'il s'est passé. Il affirme ne pas avoir vu le bus à l'intersection. C'est vrai qu'un gros car jaune sur une route droite, ça peut passer inaperçu.

La vérité, c'est que l'homme était tellement bourré que lorsque les passagers de l'autobus sont arrivés sur les lieux de l'accident et qu'ils lui ont demandé s'il était seul dans sa voiture, il paraît qu'il leur a répondu "Je ne sais pas, allez voir". Des passagers lui font alors fait la morale en lui disant que c'était dangereux de conduire quand on avait autant bu et qu'il aurait pu se faire tuer (ça doit être la façon russe de réconforter les accidentés qui viennent de se faire défoncer leur voiture...).

Pendant que certains restent avec l'homme, nous rejoignons le bus pour savoir ce que nous faisons maintenant. Nous sommes dans une forêt, au milieu de nulle part, en pleine Sibérie et à 4 heures de route d'Irkoutsk. Le chauffeur, l'air bien embêté pour son bus qui en a tout de même pris un coup, nous informe qu'il nous faut attendre la police d'Irkoutsk.

Après une photo souvenir devant le bus accidenté (je sais que d'un point de vue moral, c'est discutable mais les Russes du bus ont insisté), certains passagers vont s'installer dans le bois qui longe la route et sortent deux bouteilles de vodka, des cornichons, de la saucisse, du pain, du fromage, du poisson séché et d'autres zakouski (trucs pour l'apéritif) pour fêter le fait que nous soyons tous en vie (la mentalité russe est parfois un peu étrange).

Badock, Mathieu et moi, restons d'abord à discuter devant le bus puis nous faisons connaissance avec Volodia qui partait camper seul au bord du Baïkal et qui nous invite à rejoindre les autres passagers pour porter un toast "za droujba" (à l'amitié).

Nous discutons avec les passagers. Ils semblent très gentils et ils sont visiblement très contents de rencontrer des Français. Chacun veut être pris en photo avec nous. Nous jouons le jeu, amusés, avant que les Russes décident de porter d'autres toasts "à la France", "à la Russie", "aux femmes", "au Lac Baïkal", "aux étudiants français", "au chauffeur du bus", "à la femme du chauffeur du bus" puis "aux deux bouteilles vides de vodka".

Alors que je retourne dans le bus afin de prendre du papier pour noter les coordonnées de certains de mes nouveaux amis, je m'aperçois que celui qui était mon voisin de devant pendant le trajet reste seul dans le bus en plein cagnard. Je m'approche de lui et lui demande s'il ne veut pas nous rejoindre. Il ne comprend pas très bien le russe alors j'embraye en anglais. Je finis par le convaincre de venir avec tout le monde.

Kim Joon Ho a 30 ans et il vient de Corée du Sud. Il a pris un mois de congé pour voyager jusqu'en Europe. Pas très facile de communiquer avec lui parce qu'il n'est à l'aise ni en russe, ni en anglais mais nous arrivons tout de même à nous comprendre.

Nous restons encore un moment tous ensemble dans les bois. Je goûte aux plaisirs des toilettes "made in nature" qui ont l'inconvénient d'être peuplées de taons pouvant piquer dans des endroits pour le moins incongrus. Dans ma grande mansuétude, je vous passe les détails.

L'accident a eu lieu vers 13h30 et il est maintenant 15h40. Nous sommes encore à une heure de route du Lac Baïkal, à 2h30 de route de Khoujir et nous ne savons toujours pas quand nous allons repartir. Par chance, une gazelle (minibus) passe et propose d'amener certains d'entre nous jusqu'à notre destination. Après consultation des autres passagers, il est entendu que Badock, Mathieu, Kim Joon Ho, Volodia, un Ouzbèque et moi-même prendront cette navette. Nous faisons donc nos adieux aux autres et les remercions pour leur gentillesse.

Notre nouveau chauffeur attache donc nos sacs sur la galerie du toit et "En voiture Simone", nous voilà repartis. Le paysage est toujours aussi beau mais il change, il est de plus en plus sec et paraît de plus en plus perdu avec un franc air de bout du monde. Nous traversons quelques hameaux désolés. Il y a des vaches au beau milieu de la route et au coeur d'un village, il y a même un homme qui a décidé de s'allonger sur la route parce qu'il était visiblement trop ivre pour continuer à marcher. Nous le contournons et continuons notre route.

L'Ouzbèque me jette des regards insistants. Mathieu me rapportera une conversation que Volodia et l'Ouzbèque ont eu à mon propos pendant le trajet. Apparemment, je plaisais bien à l'Ouzbèque. Tout s'explique.

Au bout d'un moment, la route n'est même plus goudronnée et nous circulons sur un chemin en terre. Notre passage soulève de grands nuages de poussière. Le long de la route, il y a parfois des étangs qui miroitent comme des yeux bleus au milieu des étendues arides couvertes d'herbe desséchée. Rapidement, les seules preuves visibles de la colonisation de l'être humain dans cet espace se réduisent au ruban de terre sur lequel nous circulons et à des pylônes électriques.

Le paysage est d'une pureté virginale et d'une beauté inimaginable. Il est presque 17h lorsque nous arrivons au bord du Lac Baïkal. Nous sommes maintenant à MRS (Sakhourta) d'où nous prenons un bac qui nous amènera nous et notre gazelle sur l'Ile d'Olkhon au bout d'une traversée de 20 minutes sur les eaux limpides du Baïkal.

Il ne se passe rien de spécial sur le bac, nous sommes simplement muets d'admiration devant la beauté du spectacle qui s'offre à nous. Nous posons les pieds sur l'île à 17h15. Ce que nous faisons après ça, c'est une autre histoire que je vous raconterai dans la partie 2.

Edit: comme d'habitude, je vous ai laissé des photos et leur nom commence par 'J7'.

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16 septembre 2007

Le Transsibérien - Jour 6 - Irkoutsk

Le 14 juin à 10h26 heure locale, mes deux compatriotes et moi-même débarquons à Irkoutsk en petites pompes (il se fait tôt et nous émergeons de 32 heures d'une sorte de coma. Non-éthylique, je précise.). Pour vous donner un ordre d'idée de notre emplacement, le train nous a amené à une longitude proche de celle de Vientiane, Hanoï, Singapour ou du centre géographique de la Chine.


Récapitulatif trajet Novossibirsk - Irkoutsk

 

  • Kilomètres parcourus depuis Moscou : 5185 km 
  • Temps passé dans le train depuis Moscou : 78h56
  • Kilomètres parcourus depuis la dernière étape : 1842 km
  • Temps passé dans le train depuis la dernière étape : 31h49
  • Vitesse moyenne sur le trajet : 57,9 km/h
  • Décalage horaire à la ville d'arrivée : heure de Moscou +5h (ou heure de Paris +7h)
  • Où sommes nous ? Voir la carte ci-dessous.

transsiberien_irk


Un petit topo sur Irkoutsk, notre troisième étape

Coat_of_Arms_of_IrkutskIrkoutsk a été fondée en 1651 comme un relais pour la traite des fourrures avec les Bouriates, une ethnie mongole établie dans cette région de Sibérie Orientale. Quelques années plus tard, le relais devient une garnison cosaque destinée à contrôler les Bouriates et le statut officiel de ville est attribué à Irkoutsk en 1686.

L'expansion de la cité se fait grâce à l'exportation de l'or, de l'ivoire de mammouth sibérien et de la fourrure de zibeline vers la Chine, la Mongolie et le Tibet. Irkoutsk doit ensuite sa croissance rapide à l'importation de thé et de soie en provenance de Chine, denrées rares dans le pays à ce moment-là.

En 1760, la construction de la première route joignant Irkoutsk à Moscou, la Route Sibérienne (Сибирский Тракт ou Sibirskii Trakt), ancêtre du chemin de fer transsibérien, permet à Irkoutsk de devenir un tremplin pour les expéditions vers le Grand Nord et l'Est, y compris l'Alaska, alors appelée "quartier américain d'Irkoutsk" (à cette époque, les Américains et les Russes ne se chamaillaient pas encore).

La connexion d'Irkoutsk au réseau routier amène également des pionniers, attirés par le Far East et ses mines d'or disséminées dans le bassin de la Lena. A l'époque de la ruée vers l'or de 1880, les fortunes se bâtissent rapidement, à l'instar des isbas qui poussent comme des maisons-champignons dans un village schtroumpf.

Au XIXe siècle, Irkoutsk change de visage en s'instituant lieu d'exil pour les artistes, officiers et aristocrates décabristes. Ces "gentlemen-rebelles" à tendance libérale, qui avaient fomenté un coup d'état contre Nicolas Ier en 1825, furent déportés par le pouvoir tsariste en vue d'exploiter les gisements de fer avoisinants.

Les Décabristes étant pour la plupart des aristocrates ou des figures de l'intelligentsia, ils voulurent faire d'Irkoustsk un centre culturel majeur, ce qui fut rendu plus aisé par leur forte proportion parmi les habitants locaux (à la fin du 19e siècle, Irkoutsk comptait un exilé pour deux autochtones).

Un gigantesque incendie eut lieu du 4 au 6 juillet 1879. Il réduisit en cendres près de 4000 maisons et bâtiments, soit les trois quarts de la ville (qui fut néanmoins rapidement reconstruite grâce aux pionniers qui continuaient d'affluer de toute la Sibérie). Malgré le désastre, Irkoutsk progresse et la cité est raccordée au réseau électrique en 1896, son théâtre est bâti en 1897 et la gare accueillera son premier train le 16 août 1898. Irkoutsk est alors surnommée le "Paris de Sibérie".

Pendant la guerre civile qui suivit la Révolution russe, de sanglants affrontements entre Blancs et Rouges vinrent souiller les rues d'Irkoustk. Cependant, les marchands de la cité ne succombèrent à la vague rouge qu'en 1920, lorsque l'Amiral Alexandre V. Koltchak, l'un des meneurs de l'Armée Blanche, fut capturé et exécuté à Irkoutsk.

Aujourd'hui, Irkoutsk compte 580 000 habitants. La cité est un vaste centre industriel et scientifique accolé à un barrage sur l'Angara, bâti entre 1950 et 1959 pour faciliter le développement industriel de la région. On peut également noter que la ville est le terminus de la course de Michel Strogoff.

Géographiquement, Irkoustk est implantée à 70 km du Lac Baïkal, au confluent de l'Irkout (qui a donné son nom à la ville) et de l'Angara, ce ru de 1779 km qui confère au Lac Baïkal un statut de lac et non de mer intérieure, puisque cet affluent de l'Ienisseï est la seule rivière issue du lac.

Le blason de la ville que vous avez vu plus haut est censé représenter une zibeline dans la gueule d'un castor ou d'un tigre, je n'ai pas bien compris de quel animal il s'agissait à dire vrai. D'où l'importance capitale que je vous communique cette information.

Promenons-nous dans Irkoutsk

Nous voilà donc à Irkoutsk, accueillis par la grisaille et les 16° ambiants. Comme à Novossibirsk, nous n'avons pas le temps de trainasser en sortant du train puisque nous devons nous rendre à la gare routière située à l'autre bout de la ville (à croire que c'est une habitude d'éloigner autant gares ferroviaire et routière) pour tenter d'attraper le bus quotidien qui rallie notre étape suivante : Khoujir, village principal de l'Ile d'Olkhon, sur le Baïkal.

Pour ce faire, il faut tout d'abord rejoindre l'autre rive de l'Angara où est implantée la majeure partie d'Irkoutsk. Un quart d'heure après notre arrivée, un tramway dans lequel nous avons sauté au hasard nous rapproche considérablement de la gare routière pour la modique somme de 6 roubles (18 centimes d'euro) et nous éloigne du vétuste quartier ferroviaire pour nous déposer dans un coin de la ville encore plus décrêpi et désolé.

Les trottoirs y sont complètement défoncés, les isbas y sont particulièrement tordues et certaines d'entre elles sont recouvertes d'écailles de vieille peinture gondolée, leurs décorations boisées pendouillant lamentablement. Les pylônes du réseau électrique penchent, les panneaux publicitaires sont défraîchis, le revêtement des routes est fait de goudron rapiécé et inégal dont les ornières débordent des eaux brunes d'une pluie récente. La pelouse des espaces verts est réduite à des touffes clairsemées de mauvaise herbe jonchée de détritus en tout genre. Des camions brinquebalants font ronfler leurs moteurs poussifs à grands renforts de fumée noire et puante.

Je passe près d'un cabanon métallique "Réparation de chaussures" dont la vitrine sale affiche une petite rangée de talons pour chaussures de femme, alignés sur une tige de ferraille. Je trouve la devanture mignonne et la photographie lorsqu'un homme jaillit du cabanon, un sourire aux lèvres et un salut à la main. Il me demande de photographier l'intérieur de sa boutique et ses deux collègues. Je suis un peu surprise mais je profite de son invitation pour prendre une photo des cordonniers, un peu floue malheureusement.

Après le tour dans ce quartier un peu pourri défraîchi, ma première impression d'Irkoutsk est assez mitigée mais je n'ai pas le temps de m'attarder sur mon ressenti intérieur puisque nous arrivons à la gare routière. On nous y informe que nous arrivons trois quarts d'heure trop tard pour l'Olkhon-Express. Le bus quotidien de 10 heures est déjà parti.

Nous n'avons donc pas d'autre choix que de passer la nuit sur place pour emprunter la liaison du lendemain.

Même si notre budget aurait préféré éviter ce passage par la case hôtel, nous nous réjouissons tous de pouvoir passer une nuit sur la terre ferme, dans un vrai lit, avec une vraie douche et avec même, peut-être, de vraies toilettes (du genre sur lesquelles on peut s'assoir parce que leur forme et leur propreté le permet) !

Le futur nous octroiera un vrai lit, une semi-douche et des toilettes pire que celles du train... M'est avis que le responsable des exaucements de voeux est un peu dur de la feuille.

Il est à peu près midi lorsque nous dénichons une supérette où nous partons chasser notre déjeuner. Frugal. Hum, oui, niveau gastronomie, la Russie, en particulier le Transsibérien, c'est pas tous les jours Byzance. Au menu, rien de très extraordinaire donc : pain noir, saucisse et golden pas mure.

Le ventre plein de ces mets délicieux, notre tête reprend son fonctionnement de routine et nous songeons qu'il faudrait peut-être nous dégoter un endroit où passer la nuit et accessoirement, prendre une douche. Parce qu'avec une seule douche (à l'eau froide et sans pression au robinet) en six jours de voyage, on ne se sent pas très propres et nos miasmes risquent de finir par perturber notre voisinage immédiat.

A ce moment du voyage, quelques sueurs froides et élans de désespoir parcourent la crasse de notre échine étant donné que la recherche d'un hôtel se révèle être un vrai poème.

Mathieu, le plus russophone et téméraire de nous trois, appelle les hôtels, non sans avoir d'abord cherché longuement les 6 chiffres de l'indicatif téléphonique d'Irkoutsk. Parce que dans notre guide, le Lonely Planet pour ne pas le citer, les numéros ne sont pas indiqués en entier, ce qui est, à mon humble avis, très stupide. Bref.

Mathieu appelle un premier hôtel. Qui n'accepte pas les étrangers. Qui lui passe le numéro d'un deuxième hôtel censé accepter les étrangers. Communication avec le deuxième hôtel : il n'accepte pas les étrangers. D'humeur blagueuse, il indique le numéro d'un hôtel censé accepter les étrangers. Etc. Le manège dure encore trois ou quatre hôtels.

Ayant comme la vague impression qu'on nous prend pour des imbéciles, nous décidons d'aller investir un hôtel situé dans la zone industrielle d'Irkoustk et de ne pas en partir sans avoir les coordonnées d'un établissement qui accepte vraiment les étrangers. Ce que nous faisons après avoir erré une bonne heure avant de trouver la rue barrikadnaya dans laquelle est censé se situer l'hôtel. Lorsque nous arrivons en face du bâtiment que nous cherchions, il s'avère qu'il s'agit d'une école.

Un peu désemparés, nous demandons notre chemin à deux adolescentes habillées en survêtement rose fluo. Elles nous mènent après des tours et des détours dans des chemins sordides qui courent entre les maisons jusqu'à l'hôtel qui était niché sous les tribunes d'un stade. Il fallait vraiment connaître l'endroit pour trouver mais enfin, nous y sommes finalement.

Manque de chance, cet hôtel n'accepte pas non plus les étrangers. Nous essayons de parlementer avec la réceptionniste en lui expliquant que nous sommes étudiants d'une université russe mais rien n'y fait.

Nous devons avoir l'air dépité car elle appelle finalement l'un de ses confrères en lui demandant trois fois s'il accepterait trois Français pour une nuit. Le résultat de son coup de fil est encourageant : il semble que nous ayons enfin déniché un endroit où dormir. Nous nous rendons donc à l'adresse indiquée, un motel situé à deux pas de là où nous nous trouvons.

Une fois devant le motel Rossa, la surprise nous frappe. Le bâtiment semble flambant neuf avec une façade toute vitrée mais il est implanté sur une vieille esplanade en gravillons poussiéreux et la cour est pleine à craquer de camions plus ou moins décatis. Nous comprenons alors que ce motel est visiblement un repaire de camionneurs. Fort heureusement, nous n'avons rien contre les camionneurs et accessoirement, nous n'avons pas d'autre endroit où dormir. Ce n'est donc pas le moment de faire la fine bouche.

Même si les douches sont payantes. Même s'il n'y a que deux toilettes à la turque pour tout l'hôtel. Même si pour la totalité des clients, il n'y a que deux douches implantées dans une petite pièce qui sent le moisi. Même s'il n'y a que trois lavabos par étage où, pour se brosser les dents, il faut jouer des coudes au milieu des camionneurs poilus et torses nus qui sont en train de faire une toilette succincte aux lavabos pour éviter de payer le supplément de 30 roubles (un peu moins d'un euro) qui leur permettrait l'accès aux douches. Même si nous dormons tous les trois dans une chambre du rez-de-chaussée avec vue sur un mur de brique qui ne laisse voir qu'une trentaine de centimètres de ciel par la fenêtre.

Après une bonne douche, tout paraît plus rose et même si le motel ne répond pas tout à fait à nos attentes, nous en sommes tout à fait satisfaits. Une fois propres comme des sous neufs, nous laissons nos sacs à l'hôtel et partons à la rencontre d'Irkoutsk puisque nous avons un après-midi à tuer sur place et que, comble de chance, le ciel s'est enfin découvert en laissant voir un soleil radieux.

Juste à côté du motel s'élève la superbe Eglise de Kazan avec ses murs couleur brique et ses dômes en mosaïques bleu vif et turquoise. Nous traversons ensuite la zone industrielle grise, un pont sur un cours d'eau sale et nous longeons un quartier d'isbas de bois brun. Nous faisons une halte dans la maison-musée des Décabristes, une imposante bâtisse bleue et blanche pleine de mobilier d'époque, de pianos, de photos d'illustres Décabristes et de leur progéniture, de lustres ciselés.

Après la visite culturelle de la journée, nous continuons notre progression jusqu'à la maison des officiers, un pavé bleu nuit et bleu clair devant lequel sont soigneusement alignés des chars d'assaut vert pétant, un missile, un camion lance-roquettes Katioucha et divers autres petits joujous de l'Armée russe.

Nous déambulons ensuite dans le centre ville et dans ses rues longilignes bordées de bâtiments colorés et relativement bas. A vrai dire, je n'ai pas vu dans Irkoutsk le moindre bâtiment qui dépasse les 4 ou 5 étages, ce qui fait un contraste saisissant avec Moscou, Iekaterinbourg ou Novossibirsk. En fait, l'esthétique du centre ville d'Irkoutsk me fait un peu penser à celle de Saint Pétersbourg. Exit donc ma première impression, Irkoutsk offre finalement un joli centre ville agréable.

Nous marchons jusqu'à ce que mes compagnons de voyage tombent en arrêt devant un marchand de glaces qui propose des esquimaux CCCP (autrement dit, URSS) que mes spoutniki ne manquent pas d'acheter pour 14 roubles (42 centimes d'euros). La glace à la main, nous rejoignons les paisibles berges de l'Angara. Sur une grande esplanade pavée, des enfants s'amusent, des hommes jouent aux échecs sur des tables en plastique jaune pendant que d'autres se font bronzer en somnolant sur la plage de galets en contrebas, des couples se promènent dans la fraîcheur du soir et la lumière déclinante. Nous nous offrons une session ricochets avec les galets de l'Angara avant de nous apercevoir qu'il est quasiment 20h30 et que nos estomacs commencent à gargouiller.

Après maintes recherches, nous atterrissons dans un restaurant familial au décor ringard qui propose des plats russes pour des prix attractifs. Une fois restaurés, nous rallions la place Kirova, le coeur de la ville. On y trouve l'hôtel Angara, une grande fontaine au milieu de jardins et un imposant bâtiment de l'administration régionale (liste non exhaustive). Derrière la place aux proportions titanesques, on trouve trois belles églises, la flamme éternelle (monuments aux morts de la Seconde Guerre Mondiale) et les eaux bleues de l'Angara.

Le jour décline et nos forces également. Nous décidons donc de retourner au motel et finissons par trouver un arrêt de tram près duquel sont vendues des cigarettes "Nostalguia" à l'effigie de Lénine ou Staline. Celles avec Staline sont malheureusement épuisées donc Badock et moi-même faisons l'acquisition d'un paquet Lénine pour 4 roubles 50 kopecks (13 centimes d'euros). A ce prix-là, les cigarettes sont infumables mais le paquet est original.

Nos emplettes de touristes faites, nous cherchons pendant un temps certain quel tramway nous sommes censés prendre. Un jeune Russe, Sania, nous prend apparemment en pitié et nous indique qu'il faut prendre la ligne 1 puis la 4 qui nous déposera en face du motel. Lui aussi prend d'ailleurs le même chemin donc il nous accompagnera pendant tout le trajet. Au premier abord, l'homme fait franchement peur mais en fait, il est plutôt gentil avec nous même si ce natif d'Irkoutsk raconte quelques histoires un peu bizarres comme par exemple qu'un quartier de la ville a été construit sur un ancien cimetière, ce qui fait que les maisons sont hantées.

Nous quittons Sania en descendant du tramway qui nous a déposé devant le motel vers 22h00. Nous allons nous brosser les dents au milieu des camionneurs, regardons un moment la télé en russe puis, pour la première fois depuis 6 jours, un vrai lit sur la terre ferme nous emporte dans un sommeil profond.

Edit: quelques fotales ici.

Démoulé par cayou à l'heure indue de 14:52 - Transsibérien - 4 réaction(s) - [Permalien]

01 septembre 2007

Le Transsibérien - Jour 5 - Train, silence et introspection

Sans une once de regret, nous laissons Novossibirsk derrière nous le 13 juin à 00h37 pour mettre le cap sur Irkoutsk. Lors de ce trajet, une certaine lassitude s'insinue subrepticement en nous. Elle infeste tant notre mental que notre physique.

La part de fatigue corporelle est due à un sommeil déficitaire puisque voilà maintenant 5 nuits que nous n'avons pas dormi sur la terre ferme.

Bien sûr, il est possible de se reposer dans le train mais il est rare de parvenir à se plonger dans un sommeil profond. Ordinairement, le corps est plutôt baigné dans une torpeur inquiète pendant qu'une pellicule de sueur, imputable à la touffeur du wagon, perle sur la peau. On ne s'endort donc complètement dans le train que rarement.

D'une part parce que la taille des couchettes engendre une peur sourde de se casser la gueule du micro-lit et ce, bien qu'elles soient légèrement inclinées dans le sens adéquat. Cela dit, j'ai trouvé une astuce pour parer à l'absence de protection anti-chute des couches. La paillasse étant toujours trop large, je forme un petit boudin avec le morceau excédentaire de matelas.

Les dimensions lilliputiennes font aussi qu'il faut se coucher dans des positions farfelues pour rentrer dans l'espace qui nous est alloué, ce qui ne contribue pas à la détente musculaire. D'autant plus que les secousses du train, toutes agréables qu'elles puissent être pendant quelques temps, finissent par faire remuer des muscles douloureux, tétanisés, courbaturés ou tendus.

L'autre perturbation qui peut gêner notre organisme est le facteur bruit, notamment lorsque l'on se situe à proximité de la porte des toilettes qui génère des allées et venues bruyantes et permanentes dans la nuit.

La portion de lassitude mentale est en partie liée à la fatigue physique mais pour une raison indéterminée, exposer pour la Nième fois qui nous sommes ne nous enthousiasme plus. Nous voyageons donc enfermés dans un mutisme silencieux. En adoptant cette attitude, nous nous inscrivons dans un stéréotype qu'ont instauré les Russes qui qualifiaient d'ordinaire les étrangers de "muets".

Devant notre ostensible refus de parler, personne ne nous adresse la parole et nous ne tissons aucun lien avec qui que ce soit lors de ce parcours. Par conséquent, il ne s'est remarquablement rien passé pendant cette partie du voyage.

Le paysage change peu. Plaines verdoyantes découpées de haies de conifères, prairies mouchetées de fleurs des champs jaunes, villages désolés constitués d'isbas dont certaines font un évident pied-de-nez aux lois de l'équilibre, routes de terre battue, forêts de bouleaux ou de pins aux troncs rectilignes, rivières sinueuses qui semblent bordées de marécages, isba solitaire nichée au creux d'un vallon arboré...

Vers le milieu du voyage, le ciel se découvre un petit peu, le soleil point et la vue depuis le train paraît moins morne. Il est d'ailleurs extraordinaire qu'une simple éclaircie puisse suffire à mettre en exergue le charme d'endroits qui en sont à première vue totalement dépourvus.

D'ailleurs, en Russie, on s'aperçoit que la distinction beau/laid est malaisée, tant la beauté côtoie la laideur. Ainsi, le palais le plus fastueux, le plus doré, le plus imposant, le plus "beau" pourra laisser le voyageur de marbre alors qu'on peut souvent être profondément touché par le charme simple et sans artifice d'une isba déglinguée, un chat scrutant le visiteur par la fenêtre et une babouchka jetant un oeil curieux en soulevant le coin d'un rideau immaculé.

Cette pensée profonde n'est qu'une parmi les nombreux points auxquels j'ai songé lors de ce trajet de 32 heures. Parce que oui, lorsqu'on a englouti 10 chapitres de Dostoïevski, qu'on a mangé, bu du thé à l'eau du samovar, regardé le paysage, qu'on a passé une heure à prendre sa douche dans les toilettes du train, il ne reste pas grand chose à faire si l'humeur n'est pas à la discussion. Alors on pense.

A sa famille, son foyer (et je mets au défi le moins casanier d'entre vous de ne pas avoir au moins une pensée à ce sujet pendant un voyage en Transsibérien), à la Russie, au décalage entre l'ex-URSS et la France, au passé, au présent, au futur, au conditionnel, à ses relations, au point de non-retour qu'on a atteint lors de ce voyage, au Lac Baïkal qui nous attend, à une entrecôte au beurre maître d'hôtel, à un bain chaud, à sa messagerie électronique probablement débordée de courriers d'admirateurs secrets...

Sur une note plus sérieuse, j'ai pensé aussi aux millions de prisonniers qui ont pu être déportés au "pays de la mort blanche" à cause de la voie Transsibérienne. A ceux qui ont été enfermés dans les goulags de Sibérie. A Dostoïevski qui a passé 5 ans au bagne d'Omsk. Aux ouvriers qui ont sué sang et eau pour construire la voie Transsibérienne dans un climat inhumain. Le Transsibérien est donc mythique, certes, mais je crois qu'il est important de se souvenir que ce chemin de fer a été construit dans le sang et qu'il a été utilisé pour des tâches peu reluisantes...

Edit : je vous ai laissé quelques photos .

Démoulé par cayou à l'heure indue de 22:20 - Transsibérien - 1 réaction(s) - [Permalien]

28 août 2007

Le Transsibérien - Jour 4 - Episode 2 - Novossibirsk

Nos pérégrinations nous ont amenés au 12 juin, jour férié en Russie (Fête Nationale (de l'Indépendance) depuis 1990). Quand nos pieds foulent enfin la terre ferme du quai de la gare, les pendules moscovites affichent 16h32 et celles de Novossibirsk, 19h32.


Récapitulatif trajet Iekaterinbourg - Novossibirsk

  • Kilomètres parcourus depuis Moscou : 3343 km 
  • Temps passé dans le train depuis Moscou : 47h07
  • Kilomètres parcourus depuis la dernière étape : 1529 km
  • Temps passé dans le train depuis la dernière étape : 20h44
  • Vitesse moyenne sur le trajet : 73,8 km/h
  • Décalage horaire à la ville d'arrivée : heure de Moscou +3h (ou heure de Paris +5h)

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En réalité, notre idée première était de ne pas nous attarder à Novossibirsk mais d'y faire simplement une halte pour rallier ensuite Tomsk, la première ville étudiante de Sibérie qui se trouve excentrée de 80 km  par rapport à l'artère Transsibérienne, ce qui nous oblige à changer de train ou à emprunter un bus.

Dès notre arrivée, nous nous rendons à la rutilante "Prigorodnyi Vokzal", la gare des trains de banlieue de laquelle partent les elektrichki censées nous amener à Tomsk. Manque de chance, nous avons raté à une demi-heure près celle du soir et le seul guichet ouvert de la gare (jour férié oblige) nous informe qu'aucun train ne part avant le lendemain matin. La guichetière nous explique également que le train que nous croyions avoir loupé en lisant les horaires n'est en réalité pas parti, toujours à cause du jour férié.

Nous abandonnons l'idée de nous rendre à Tomsk par la voie ferrée. Nous nous mettons alors à la recherche de la gare routière sur le petit plan de ville du guide touristique. Notre désespoir atteint son comble quand nous nous apercevons que le départ des autobus se fait à l'exact opposé de l'endroit où nous nous trouvons.

Pressentant un plan galère, nous décidons de nous enquérir à tout hasard des horaires des trains qui repartent pour Irkoutsk dans la nuit. Il n'y en a qu'un qui repart le soir-même à minuit et demi. Tous les autres sont pleins jusqu'à un train qui quitte Novossibirsk le lendemain en fin de matinée, ce qui nous obligerait à passer la nuit sur place.

Ces informations en main, nous cherchons et trouvons une marchroutka (mini-bus desservant différents endroits prédéfinis pour une somme très raisonnable. Aussi appelés les taxis collectifs.) qui assure la liaison jusqu'à la gare routière. Sur place, nous sommes en proie au désarroi car plusieurs solutions, toutes plus pourries les unes que les autres, s'offrent à nous.

Premier choix : un mini-bus pas cher qui met 7 heures pour parcourir 80 km et qui nous laisse à Tomsk à 4 heures du matin (On dort quand dans l'histoire ? Et surtout, que fait-on à Tomsk à 4 heures du mat' ?).

Deuxième choix : une gazelle (c'est comme un mini-bus, mais en rapide) chère qui nous fait arriver à Tomsk à 2 heures du matin (Même problématique que le choix précédent.).

Troisième choix : un bus pas trop cher qui quitte Novossibirsk à 4 heures du matin pour arriver à Tomsk en fin de matinée (Oui mais on fait quoi à Novossibirsk jusqu'à 4 heures du matin ?).

Nous avons donc le choix entre la peste, le choléra, la maladie du charbon et le train pour Irkoutsk.

Après 30 minutes de tergiversations, argumentations, contre-argumentations, prise de tête et calculs, nous mettons notre idée d'expédition tomskienne à la corbeille et choisissons de repartir le soir-même par le chemin de fer, direction Irkoutsk.

Nous tentons alors de mettre à profit les 3h30 (sur 5 heures) qui nous restent à passer à Novossibirsk et visitons les quelques points d'intérêt de l'agglomération indiqués par notre guide touristique, qui est d'ailleurs très succinct sur ce sujet.

Que dire de Novossibirsk ? Pas grand chose, cette ville étant sortie de terre il n'y a que 114 ans, son histoire est peu fournie et les empreintes de la Russie Impériale, celle qui (me) fait rêver, sont pour ainsi dire absentes.

Si je me laissais aller à la paresse, je vous dirais simplement que Novossibirsk est une ville grise et moche où il n'y a rien à voir. N'aimant pas bâcler mes productions, je vais faire un petit effort et tenter  de meubler d'être un peu plus objective.

Un petit topo sur Novossibirsk, notre deuxième étape

Coat_of_Arms_of_Novosibirsk__2004_

Comme je l'ai déjà mentionné, cette agglomération est la troisième du pays (après Moscou et Saint Pétersbourg) avec 1,5 millions d'âmes et c'est donc à plus forte raison la plus grande ville de Sibérie, ce qui a fait d'elle le centre administratif de la région de Novossibirsk et du district fédéral sibérien.

La métropole est aujourd'hui un noeud de transport, de logistique et de négoce ainsi qu'un grand centre bancaire et une clef de voûte industrielle majeure.

Géographiquement, Novossibirsk se trouve au sud-est de la plaine de Sibérie Occidentale, ce qui lui confère un climat très continental (températures hivernales pouvant descendre jusqu'à -50° et les estivales atteignant parfois les +40°.).

Cette ville, probablement en quête de son identité, a changé de nom à 5 reprises en seulement 32 ans de son histoire.

En 1893, l'endroit s'appelait Novaya Derevnya (le nouveau village) avant d'être rebaptisé deux ans plus tard Alexandrovski (en hommage à Alexandre Nevski).

En 1905, la bourgade prend le nom de Novo-Nikolayevski (en l'honneur de Nicolas II de Russie, celui qui a été assassiné avec sa famille à Iekaterinbourg) jusqu'à 1917, année où les bolchéviques décideront de nommer la ville Novonikolaevsk avant d'opter en 1925 pour Novossibirsk.

Pour comprendre Novossibirsk, il faut savoir que sans le Transsibérien, la ville n'existerait pas puisque son développement s'est fait autour du site du pont sur l'Ob qui devait permettre à la voie Transsibérienne de passer le fleuve.

La construction en 1930 de la ligne reliant le Turkestan à la Sibérie (le Turksib joint Novossibirsk à Almaty) donne un deuxième coup de fouet à l'expansion de l'agglomération en lui conférant une position (encore plus) stratégique.

Née de la passion des hommes pour le train, il était normal que Novossibirsk rende hommage à ses racines en offrant au visiteur la plus grande gare de Sibérie, un musée du rail et une collection de locomotives.

Les autres points d'intérêt de Novossibirsk ? Hum, en cherchant bien, je peux vous dresser cette petite liste:

- La gare du Transsibérien, la plus imposante de Sibérie.

- Le Théâtre d'opéra et de ballet de Novossibirsk, qui date de 1945. C'est le plus grand théâtre de Russie, surpassant même le Théâtre Bolchoï de Moscou.

- La Chapelle Saint Nicolas, réputée pour marquer le centre géographique de la Russie, édifiée en 1915. Démolie en 1930, elle fut reconstruite en 1993 pour le centenaire de Novossibirsk.

- La Cathédrale Alexandre Nevski, un édifice de brique rouge aux coupoles dorées datant de 1898.

- Son réseau de deux lignes de métro ouvert en 1986, dont l'une traverse l'Ob sur un pont couvert (le plus long pont de métro lors de sa construction).

- Son zoo, très renommé paraît-il, qui détient un spécimen très proche du lion du Cap, aujourd'hui quasiment disparu.

A proximité...

Novossibirsk est en outre proche de la "Mer de l'Ob" construite en amont de la ville en 1956. A une trentaine de kilomètres, s'étend le plus grand et le plus célèbre "faubourg de la science" russe : Akademgorodok qui abrite entre autre l'Institut de physique nucléaire Budker.

Un peu plus loin...

A 450 km au sud-ouest de Novossibirsk, le Plateau Ukok (photo ) fait partie du site nommé "Les Montagnes d'Or de l'Altaï", classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Ce site comprend également les réserves naturelles du Katun et de l'Altaï, le lac Teleteskoye (photo disponible ici) et le mont Belukha (illustration ).

Selon l'UNESCO, cette région représente un centre important et intéressant de biodiversité dans la faune et la flore d'Asie du Nord. Bon nombre de ces espèces seraient rares et endémiques comme par exemple le léopard des neiges, l'argali de l'Altaï (proche du mouflon) ou encore l'aigle des steppes.

5 heures dans Novossibirsk

Après le raid infructueux à la gare routière, nous rejoignons la voie ferrée que nous décidons de suivre pour retourner à la gare ferroviaire à pied. Nous passons à proximité d'un panneau qui indique la "station frontière" de l'entrée à Novossibirsk qui fait face aux bulbes dorés et aux murs de brique de la Cathédrale Alexandre Nevski. Cet édifice qui fait partie des monuments les plus anciens de la ville est noyé entre les immeubles.

Le quartier est mort calme et nous sommes quasiment les seuls promeneurs qui sillonnent ses routes. De nombreuses et hautes tours sont en construction mais la clarté rougeâtre du soleil couchant enflamme les façades qui en deviennent un peu moins hideuses.

J'en arrive même à admirer un bâtiment de briques baigné dans une luminosité extraordinaire et je me dis que tout de même, c'est beau. Badock viendra sublimer la poésie de cet instant contemplatif en m'informant qu'aujourd'hui, il a changé de caleçon pour la première fois du voyage.

Notre chemin nous mène ensuite à un bureau de recrutement de l'Armée où des affiches de propagande défraîchies scandent silencieusement leur phrase d'accroche "Le service militaire sur contrat, ton billet vers le futur". Sur des panneaux en tôle peints aux couleurs de la Russie, une photo de Poutine est jointe à l'une de ses citations parano-pariotiques "La défense de la Patrie [contre quoi ?] a toujours été et sera pour les siècles des siècles liée aux authentiques citoyens et patriotes".

Sur d'autres tôles sont encadrés les portraits de divers soldats venus s'enrôler. Leurs crânes blonds sont tous rasés et ils ont l'air de sortir tout juste de l'adolescence. Curieusement, un panneau intitulé "L'Armée aujourd'hui" ne comporte que des cadres vides. Badock et Mathieu me feront faire une photo de bon goût sur laquelle ils posent tous les deux devant ce panneau.

Nos pas nous amènent ensuite jusqu'à une relique : une locomotive à vapeur FD21-3000. L'engin se nomme "Félix Dzerjinski 3000". Pour mémoire, l'homme en question a été, entre autres, le fondateur et patron de la Tchéka, l'ancêtre du KGB. On admettra que ceci est un détail pour que je puisse continuer ma description.

Le "parovoz" (locomotive à vapeur en russe) noir, rouge et blanc est enchâssé sur un socle de béton pour former le "Mémorial à la gloire des ouvriers des bases arrières de 1941-1945". A l'avant du monument, est implantée une grosse étoile rouge avec en son centre la faucille et le marteau soviétiques.

Deux jeunes russes jouent à l'avant de la locomotive. Nous les en délogeons temporairement pour leur demander de nous photographier devant le parovoz Félix Dzerjinski 3000. Ils se prêtent au jeu en ricanant, apparemment surpris de voir des touristes étrangers dans leur ville.

Il s'avère d'ailleurs que la plupart des habitants de Novossibirsk avec lesquels nous avons eu des contacts ont eu des réactions qui mettent en évidence qu'ils ne sont pas accoutumés à voir des touristes s'arrêter chez eux. Cette impression a aussi été confirmée par les regards insistants que les gens décochaient à la vue de notre paquetage, alors qu'à Iekaterinbourg, Moscou ou Saint Pétersbourg, les autochtones n'affichaient qu'une placide indifférence face à notre présence. Une chose que je peux dire, c'est qu'à Novossibirsk, nous ne passons plus inaperçus.

Par exemple, alors que notre balade atteint le théâtre de marionnettes, deux jeunes se détachent de leur groupe assis sur un banc en face du théâtre. Ils s'approchent de Mathieu et l'informent qu'ils appartiennent au club fasciste de Novossibirsk. Sur quoi, ils nous gratifient d'un tonitruant "Франция гавно страна !" (La France, pays de merde !) et retournent à leur banc en s'esclaffant. C'est la seule fois du voyage que nous rencontrons ce type de réaction.

Les autres contacts avec les habitants de Novossibirsk et plus généralement avec les Russes que nous avons croisés, ont été tout à fait calmes et teintés de curiosité, chacun des partis se lançant à la découverte de l'autre.

Ainsi, nous avons par exemple rencontré un drôle de jeune homme à Novossibirsk : Lev Vilenovitch, autrement dit, Lev, fils de Vilen. Je précise que même si Vilen a une consonnance curieuse, il a été un prénom masculin en vogue parce qu'il est en fait la contraction de Vladimir Illitch LENine. L'équivalent féminin était Lemara : LEnine, MARx et un 'A' pour que le prénom soit féminin.

Pour en revenir à Lev, il nous a guidé dans le métro et est resté un moment avec nous. Signe particulier : nous avons réussi à dénicher l'un des 20 novossibirskiens altermondialistes (selon Lev qui a annoncé les effectifs de son groupuscule avec une fierté à peine dissimulée). Il est en plus végétarien et ne boit pas d'alcool. Même si ces caractères sont relativement fréquents en France, la variante russe est rarissime.

Theatre32Cet aparté aux dimensions d'itinéraire bis étant terminé, je reprends là où je m'en étais arrêtée. Après l'épisode du théâtre de marionnettes, nous avons rallié la Place Lénine (voir photo ci-contre. Source: Wikipédia.) sur laquelle se trouve notamment une statue de Lénine (ô surprise.) et le Théâtre d'Opéra et de Ballet de Novossibirsk. Je viens d'apprendre au sujet de ce théâtre que le rapport de l'épaisseur de son dôme sur son rayon est plus faible que celui d'une coquille d'oeuf, ce qui m'a plutôt impressionnée.

Le soleil qui s'est couché, le vent qui se lève et le froid qui nous mord nous dissuadent de nous attarder plus longtemps devant ce joyau architectural.

Nous poussons jusqu'à la Chapelle Saint Nicolas (celle qui est censée marquer le centre géographique de la Russie) puis rejoignons le métro désert par un centre commercial souterrain.

Nous rencontrons Lev à ce moment-là qui s'improvise notre guide jusqu'à la gare en empruntant le dernier métro de la soirée. Il nous abandonne après s'être assuré que nous sommes bien arrivés à la gare.

Nos estomacs qui gargouillent nous invitent à aller manger des chachliki (brochettes de porc ou de poulet marinés) dans un boui-boui dont l'abri en toile nous protège à peine de la pluie qui commence à tomber et du vent à décorner les boeufs qui, à chaque rafale, menace d'emporter les bâches de notre restaurant de fortune.

Notre repas terminé, nous nous dirigeons vers le quai, prêts à remonter dans le train qui nous déposera à Irkoutsk 32 heures plus tard.

Novossibirsk, comme Iekaterinbourg, ne me laisse pas un souvenir impérissable. Le lieu me paraît sans identité, sans âme, comme ces banlieues-dortoirs que je trouve sans charme. La population de la ville semble pourtant assez jeune, le centre-ville paraît dynamique et vivant. Cependant, mon impression est que les jeunes qui peuplent les rues de Novossibirsk sont certes pleins de la fougue de la jeunesse mais ils errent sans but, désoeuvrés, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire à Novossibirsk...

En bref, après cette visite-éclair, Novossibirsk me laisse le sentiment d'être une ville sans histoire, un trou du cul du monde qui se donne de grands airs en construisant des tours ultra-modernes mais qui n'a pas l'âme qu'on peut palper habituellement dans une métropole de cette ampleur.

Comme d'habitude, je vous livre mes premières impressions. Il est fort possible que je sois totalement à côté de la plaque, surtout que jauger une ville dans laquelle on n'a passé que 5 heures ne reflète pas forcément la réalité. Peut-être que si j'y séjournais un peu plus longtemps, je m'apercevrais que Novossibirsk n'est pas la métropole grise et moche dont je garde le souvenir.

NDLR: je ne suis pas satisfaite de cet article mais n'ayant pas aimé Novossibirsk, je n'arrive pas à faire mieux que ça. Veuillez accepter mes excuses pour cette note de piètre qualité.

Edit: comme d'habitude, les photos sont ici et leur nom commence par J4.

Edit 2: excusez-moi également pour les nombreuses coquilles que j'avais laissées dans cette note...

Edit 3: et en plus, l'inutilitaire Canalblog m'a bouffé une série de photos... C'est décidément pas mon jour.

Démoulé par cayou à l'heure indue de 15:37 - Transsibérien - 1 réaction(s) - [Permalien]

27 août 2007

Le Transsibérien - Jour 4 - Episode 1 - Un train pourri

Il est donc 21h48 lorsque nous prenons place à bord du pire train que nous ayons eu de tout le voyage. Pourquoi le pire ? Eh bien, le wagon est le plus vieux et le plus rudimentaire que nous n'ayons jamais vu, les panières habituellement très pratiques au dessus des couchettes sont cassées ou inexistantes, la chasse d'eau des toilettes ne chasse pas, la provodnitsa est un vrai dragon, il fait une chaleur à crever dans le train mais aucune fenêtre n'est ouverte et nous bénéficions de voisins assez...particuliers entre Omsk et Novossibirsk.

Oh, rien de bien terrible en réalité mais un accumoncellement de crottes de mouche peut faire une montagne (pensée profonde et poétique). Comment ça, j'exagère ? Oui, bon, peut-être un petit peu... Toujours est-il que les premières heures, jusqu'au petit matin en fait, je suis effectivement contente de retrouver le bercement et la chaleur du train sur ma couchette, abîmée que je suis dans le silence ouaté de mes boules quiès qui n'est rythmé que par les battements sourds de mon coeur et ceux du train. Malheureusement, cette impression est fugace.

Je ne vous ai pas encore informé que chaque box est équipé d'un bouton pour mettre bouton_de_la_radio_dans_un_train_russeen route la radio (cf photo ci-contre). Rien de très sophistiqué, juste un potentiomètre pour régler le volume d'une station grandes ondes qu'on peut apparemment capter dans toute la Russie.

Elle passe généralement des airs occidentaux dont les paroles ont été transformées en russe. J'emploie le terme "transformées" et non "traduites" volontairement. Parce que généralement, il y a comme un hiatus entre la signification des paroles d'origine (en espagnol, en anglais et parfois en français) et la transcription faite par les Russes, qui manque d'ailleurs singulièrement d'originalité (la plupart des chansons se mettent alors à évoquer notre amour qui durera toujours, tes beaux yeux noirs ou verts plus profonds que la mer, un homme qui dit "je t'aime" à une femme, entre autres mièvreries.).

Bref, nous avions remarqué que dans le train, les règles du savoir-vivre semblent être en gros de ne pas faire (trop) de remue-ménage après l'extinction des feux ou avant 8 heures du matin. Dans le cas présent, le box voisin du mien a fait hurler la radio à 7 heures (heure de Iekaterinbourg) et pendant toute la matinée. J'ai prié à plusieurs reprises les occupants de baisser un peu le volume. Le niveau sonore diminuait mais les braves gens le remontaient au niveau d'origine 5 minutes après.

J'ai appris par la suite que la réception de la radio est normalement coupée par la provodnitsa pendant les heures où les usages font que le wagon doit être à peu près silencieux. Notre dragon en chef ne l'avait apparemment pas fait.

Devant mon obligation de cohabiter avec les catastrophes musicales russes qu'écoutaient et chantaient à tue-tête mes gentils voisins, je m'occupe à jeter un oeil distrait à la campagne qui galope le long de notre convoi. Comme à l'accoutumée, le ciel a un aspect de coton sale, le temps est pluvieux, le paysage maussade et le tout s'ajoute à des vitres d'une propreté douteuse. La chaleur dans le wagon est insupportable et la sueur me perle au front.

Me sentant d'humeur aussi sombre que la croûte céleste qui m'oppresse, j'essaye de me changer les idées en engageant la conversation avec mes voisines, une dame d'une cinquantaine d'année et sa fille. La conversation se tarit vite vu qu'elles s'apprêtent à descendre à Omsk, le prochain arrêt. Elles ne sont pas très bavardes mais me font tout de même quelques commentaires au sujet du paysage qui défile.

Elle m'indiquent ainsi un hideux combinat ressemblant à une vieille plate-forme chimique située en friche industrielle en m'affirmant que c'est une usine de levure célèbre dans la région et qui malgré les apparences, serait toujours en activité.

A l'approche d'Omsk, nous passons une fois de plus sur un large fleuve. Les deux femmes m'expliquent qu'il s'agit là des eaux de l'Irtych (4248 km), le principal affluent de l'Ob (4345 km).

J'apprends d'ailleurs en écrivant cette note que l'Irtych forme avec le cours inférieur de l'Ob (1162 km) un des plus longs fleuves de la planète : l'ensemble Irtych - Ob court sur la bagatelle de 5140 km entre les monts Altaï mongols et la mer de Kara russe en passant par la Chine et le Kazakhstan. C'était l'instant culture.

Donc, ce tronçon du plus long fleuve de la planète passé, nous arrivons à Omsk où le temps est toujours aussi désespérément gris et froid. Mes voisines descendent et font place à Irina, une jeune femme blonde qui passe une bonne partie du voyage à se regarder dans un minuscule miroir en me demandant si son coup de soleil (je réfléchis encore à comment elle a bien pu le prendre) ne se voit pas trop. Je la rassure de mon mieux avec le vocabulaire rudimentaire qui forme mon russe.

Quand elle ne me parle pas de ses rougeurs, la demoiselle s'épile les sourcils, ce qui est un exploit que j'ai tenté (avec pour résultat de me planter la pince à épiler dans l'arcade sourcilière) mais pas réussi vu les saccades du train. Elle le pourtant fait avec brio en me faisant admirer le rendu final.

Je finis par penser que j'ai affaire à une petite dinde ou une toquée, gentillette au demeurant, mais lorsque j'ai l'explication rationnelle de toutes ces coquetteries, j'ai quelques remords que ces pensées me soient venues à l'esprit.

Irina se livre à moi après un petit moment à discuter. Elle m'explique avec les yeux inondés qu'elle va retrouver son mari que l'armée vient de renvoyer au pays après sa mission en Afghanistan. Pourquoi ? Parce qu'il a perdu une jambe à Kaboul à cause d'un tir de mortier (je dis un tir de mortier vu que c'est ce que j'ai cru comprendre d'après les gestes qu'elle a fait pour m'expliquer). Et ça fait deux ans qu'ils ne se sont pas vus. Son histoire malheureusement typiquement russe m'a complètement abattue.

D'autant plus que la population du train ne cache absolument plus la misère qui règne dans une large partie de la Russie. En effet, à Omsk sont également montés un groupe de jeunes hommes ivres d'aspect sale et misérable qui dégagent une odeur repoussante. Après avoir parlé avec Irina, alors que je fais la queue pour aller aux toilettes, l'un de ces jeunes au crâne rasé m'adresse un sourire édenté paré de lèvres gercées en m'envoyant une bouffée de son haleine chargée.

Il engage la conversation en me demandant jusqu'où je vais. Je lui réponds brièvement et lui demande sa propre destination. Il m'explique que ses copains et lui sont en congé et qu'ils font ces 22 heures de train pour rentrer quelques jours chez leurs parents. Lui a 23 ans et pas franchement toutes ses dents. Il travaille comme ses compagnons pour les chemins de fer pour lesquels ils cassent des pierres (je suppose que leur tâche consiste à préparer du ballast.).

Il me dit d'un air résigné que c'est un travail qui fait mal aux mains et me montre ses paumes sales, calleuses et couvertes de cicatrices bombées et de crevasses sanguinolentes. Ce garçon est le parangon du pauvre gars auquel la vie n'a pas fait de cadeau et c'est triste à voir...

La discussion et mes tristes pensées s'arrêtent lorsqu'une des marchandes ambulantes qui circulent habituellement dans le train passe et qu'il achète une bouteille de bière. Une exclamation en français m'échappe lorsque je le vois décapsuler la bouteille avec les dents (je comprends un peu mieux l'état de sa dentition).

Il s'aperçoit alors que je suis étrangère (il fallait qu'il soit vraiment torché pour ne pas s'en apercevoir avant...) et il devient excité comme un gamin qui va au zoo pour la première fois, ce qui a une apparence assez étrange pour un pauvre diable déliquescent comme lui dont la vie se partage apparemment entre les cailloux et la bouteille. Bienvenue en Russie...

Il m'invite à boire sa bière avec lui à la santé de la France. Soucieuse de conserver ma propre santé, j'essaie de refuser poliment vu sa façon d'ouvrir sa bouteille et son hygiène inexistante. Il insiste gentiment et me met la bouteille dans la main (ce comportement n'est pas inhabituel, il est très difficile et malpoli de s'esquiver quand un Russe a décidé de vous offrir un coup à boire. Cela dit, il paraît qu'il y existe une parade radicale qui ne vexe personne, c'est de dire qu'on est un ancien alcoolique. Mais je n'ai jamais utilisé cet argument vu que le mensonge sur ce genre de choses ne fait pas partie de mes habitudes).

Alors que je tente de faire face à mon dégoût et d'en boire au moins une gorgée pour lui faire plaisir, je suis sauvée par un Tatar avec lequel j'avais échangé quelques mots auparavant. L'homme en question a l'air de veiller sur le groupe de cheminots. Semblant bien connaître l'alcoolisme des jeunes de cette engeance, il me demande avec l'air de celui qui connait déjà la réponse si la bière m'appartient. Je lui réponds comme il s'y attendait que non. Il attrape par le col le jeune avec lequel je parlais en le sermonnant et en lui disant d'un ton plein de reproche qu'il a bu suffisamment. Le Tatar reconduit alors le jeune cheminot jusqu'à sa couchette sur laquelle ce dernier s'allonge docilement et s'endort peu après.

Je tiens à préciser que bien que ces hommes n'aient pas l'air méchants, je suis tout de même rassurée de ne pas voyager toute seule et de ne pas avoir à dormir dans le même wagon qu'eux (je descends du train avant la nuit)...

Le Tatar revient vers moi. Il désire récupérer la bière délétère. Je la lui remet et il la jette aux ordures. Il me demande ensuite pourquoi je n'ai pas interdit au jeune homme d'acheter cette bouteille. Interloquée, je ne sais pas quoi répondre. Ne sachant pas comment dire en russe que j'ai une propension à l'irénisme et étant d'humeur pusillanime, je me tais. Devant mon air contrit, le Tatar poursuit en me disant qu'il ne me blâme pas, qu'il comprend que les étrangers ne se mêlent pas des affaires des Russes.

Comme je suis mise mal à aise par cette discussion un peu bizarre, je trouve un prétexte pour aller rejoindre Mathieu et ses voisins géorgiens. Il y a Denis (se prononce Dénisse) et deux autres hommes, tous dans la cinquantaine. Denis a l'air très bavard. Il raconte qu'il est prof de sport, qu'il a un fils, il nous montre un livre en géorgien et finit par parler de voiture avec Mathieu. Peu intéressée par cette discussion à laquelle je ne comprends pas grand chose (le nom russe des organes d'un moteur d'automobile ne fait pas vraiment partie de mon vocabulaire).

Dépitée et me demandant (pour la première et dernière fois du voyage) ce que je suis venue faire dans cette galère, je m'assois sur ma couchette, l'esprit vide. Je vois l'un des jeunes cheminots qui vient d'aller chercher un thé. Sa démarche est mal assurée, il tangue et finit par renverser un peu du liquide brûlant sur le bras d'un de ses camarades endormi sur une couchette. L'homme n'esquisse pas un mouvement malgré la brûlure probable qu'a dû lui infliger le thé bouillant. Il doit vraiment cuver dormir profondément.

Il est maintenant 14h30 (heure de Iekaterinbourg), le train fait un arrêt en gare de Barabinsk. Et là, ô surprise, le temps est...tadam...froid et gris, pour changer. Qu'importe, Denis, Mathieu et moi faisons une séance photo devant le train. Denis est vraiment très cocasse et à force de pitreries, il finit par me dérider.

Pendant que les cheminots (pas ceux qui étaient bourrés dans le train, ceux qui travaillent) donnent des coups sur les bogies avec une sorte de marteau à long manche pour vérifier que tout va bien (d'ailleurs, si quelqu'un peut m'expliquer à quoi sert ce "sonnage" des bogies, ça serait gentil), j'achète une glace sur le quai. Je ne quitte pas de l'oeil la provodnitsa pour éviter que le train ne reparte sans moi.

Ah oui, parce que je ne vous ai pas encore dit, le départ du train ne se fait pas comme en France. Chez nous, une voix nasillarde et généralement féminine annonce au micro que "le train numéro 5151 à destination de Trifouillis-les-Oyes va partir quai 69, attention au départ".

Eh bien, ici, rien de tout cela. Tout d'abord, on ne sait pas pour combien de temps le train s'arrête, tout dépend du nombre de passagers qui doivent monter, du retard ou de l'avance pris(e), du temps qu'il faut pour arrimer la nouvelle locomotive, de la durée de la discussion du conducteur avec un ami ou un collègue sur le quai... Bref, le redémarrage du train est assez aléatoire.

Cette organisation peut sembler bordélique. Elle a bel et bien l'air de l'être. Mais toute anarchique qu'elle soit, l'organisation fonctionne puisque les provodniki ou provodnitsi, tels des bergers qui regroupent leurs brebis égarées, rassemblent les passagers de leur wagon et les font remonter dans les wagons pour ne pas en oublier un sur le quai.

Les méthodes provodnikesques de rappel des passagers peuvent varier et l'éventail des appels possibles va d'un rauque "Поехали !!!" (se prononce grossièrement "payékhali" et signifie "on est partis") jusqu'à un mielleux (mais très rare. Du coup, je ne me souviens pas exactement comment ça se dit en russe.) "Notre train va repartir, auriez-vous l'amabilité de regagner vos places s'il vous plaît ?".

Le dragon qui nous servait de provodnitsa a seulement émis un grognement rugissant chargé de glaires et de postillons pour nous inviter à remonter en voiture. Cette femme était vraiment un phénomène et je me demande encore si son caryotype couvait quelques anomalies (rapport aux déchets nucléaires enterrés un peu n'importe où), si elle s'était échappée d'un institut de tératologie ou si elle était simplement méchante et moche.

Là-dessus, je retourne à mon récit qui touche d'ailleurs à sa fin (rassurez-vous, pas définitive, hein!?). La locomotive vient d'être changée, ses pantographes ont rejoint les caténaires et sont parés au départ et l'étoile rouge placée à l'avant n'est pas encore entachée des moucherons et autres insectes qui viennent s'encastrer sur elle au cours du trajet. Je remonte dans le train qui repart immédiatement.

Il ne se passe rien de particulier jusqu'à ce que nous arrivions à Novossibirsk deux heures plus tard, partie qui vous sera contée dans le prochain épisode parce que je n'ai plus d'inspiration pour ce soir. La suite devrait être un peu plus gaie.

Edit : comme d'habitude, les photos sont et leur nom commence par "J4".

Démoulé par cayou à l'heure indue de 02:17 - Transsibérien - 2 réaction(s) - [Permalien]

25 août 2007

Le Transsibérien - Jour 3 - Iekaterinbourg

Nous sommes le 11 juin et il est 3h50 heure locale (toutes les heures indiquées dans l'article sont en heure locale) lorsque nous posons les pieds sur le quai de la gare de Iekaterinbourg.


Récapitulatif trajet Moscou - Iekaterinbourg

 

  • Kilomètres parcourus depuis Moscou : 1814 km 
  • Temps passé dans le train depuis Moscou : 26h23
  • Kilomètres parcourus depuis la dernière étape : 1814 km
  • Temps passé dans le train depuis la dernière étape : 26h23
  • Vitesse moyenne sur le trajet : 68,8 km/h
  • Décalage horaire à la ville d'arrivée : heure de Moscou +2h (ou heure de Paris +4h)

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Notre premier objectif est de trouver les douches de la gare puisque notre dernier contact avec un pommeau remonte à plus de 30 heures et le look pouilleux aux cheveux sales ne nous sied guère (quoique ça n'ait pas l'air de vraiment déranger mes compagnons masculins). Manque de chance, ce n'est pas ce matin-là que nous gagnerons notre ticket pour la propreté... Les douches n'ouvrent qu'à 7h30.

Bon gré, mal gré, nous décidons de nous mettre en quête de la "caméra ragnagna" (prononciation approximative de "камера хранения". Autrement dit, la consigne.) pour y déposer nos gros sacs et commencer notre visite de la fameuse Iekaterinbourg. Nous finissons par découvrir la consigne au sous-sol de la gare. La salle en question n'a absolument rien à voir avec l'ambiance fresques-lustres à pampilles de l'étage principal du rez-de-chaussée.

La grande pièce aux murs de béton brut n'est éclairée que par la lumière blafarde de néons papillonnants. A l'entrée, le voyageur est accueilli par un homme à l'aspect pas très commode qui se présente derrière une vieille table en Formica pelé qui fait office de guichet. La salle est meublée par 4 rangées d'étagères métalliques grises, basses et profondes sur lesquelles on peut voir quelques sacs volumineux. Tout au fond de la pièce, un autre homme émet des ronflements sonores sur un chariot à bagages, sa casquette crasseuse rabattue sur les yeux.

On se trouve en fait devant un exemple du paradoxe de la Russie à deux niveaux : le très riche côtoie le très pauvre et le très beau est le voisin immédiat du très laid. En effet, le palier 0 de la gare est constitué de deux halls très luxueux et surdimensionnés, aux allures de palace. Quant au sous-sol, il a l'allure de...heu...une gare du tiers-monde, peut-être. Je ne sais pas trop comment qualifier ça. Délabré et minimaliste ? Vieux et spartiate ? Pour une fois, je ne parviens pas à trouver le mot juste.

Le préposé éveillé nous informe qu'il garde notre chargement pendant 24 heures pour la modique somme de 75 roubles (2€20). Une fois que nos passeports furent vérifiés et dûment enregistrés, nous lui remettons nos affaires. Il y attache une petite plaque en plastique numérotée avec une ficelle dont la composition doit essentiellement être le poil de fesse de chameau et l'homme nous met en main deux autres petites plaques de plastique râpé qui nous serviront de clé d'accès à notre paquetage.

Il est maintenant 4h20 à Iekaterinbourg. Nos vaillants coeurs sortent de la gare, prêts à découvrir le territoire inexploré qui s'étale à nos pieds. Après quelques minutes, le froid, la nuit et la famine nous persuadent de battre en retraite dans la gare à la recherche d'une boisson chaude caféinée et d'un en-cas pour tenir la longue marche dans le froid qui nous attend.

Je décide de retourner à la consigne et de braver le regard glacé du préposé pour prendre un pantalon à troquer contre mon short qui s'est révélé être aussi adapté à la température ambiante qu'un bikini l'est au climat du Pôle Nord. Dans l'histoire, je suis chanceuse car à Iekaterinbourg, nous sommes en présence d'un phénomène exceptionnel : les toilettes de la gare sont gratuites. Je peux donc me changer sans avoir à débourser un kopeck.

Ceci fait, je me retrouve à 4h30 avec Mathieu et Badock dans un boui-boui de la gare à manger des sossiski (saucisses russes ressemblant à des saucisses de Strasbourg enveloppées dans une pâte feuilletée ou briochée) en buvant un café long.

Une fois restaurés, nous décidons d'un commun accord d'acheter nos billets pour l'étape suivante. Avant cela, nous nous accordons sur le fait qu'il faudrait décider quelle sera l'étape suivante. Après quelques tergiversations de courte durée, nous nous entendons sur Novossibirsk et commençons l'attente aux caisses de la РЖД à 5h10.

Une vieille dame nous passe sous le nez en nous affirmant que c'était sa place mais qu'elle était partie vaquer à d'autres occupations. Lorsqu'une deuxième femme d'un âge avancé tente de nous entuber elle aussi, nous faisons mine de nous fâcher et l'affaire en reste là. Badock confiera à mon cahier de brouillon, institué journal intime pour l'occasion :

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Il y est écrit "Cher Journal, j'en ai marre des Russes qui grugent". Extrait du "Journal intime jamais commencé et donc inachevé du sieur Badock" en l'an de grâce 2007 après J.-C..

Pendant que nous patientons, j'ai le sentiment diffus et étrange qu'il me manque quelque chose. Au bout d'un quart d'heure de réflexion aussi intense que possible après aussi peu de sommeil, je comprends et en arrive à la conclusion que ce qui me manque, c'est le rythme du train, ses grincements, sa pulsation, ses secousses  et ses oscillations régulières.

Je n'en parle pas avec mes spoutniki, de peur d'être ridicule. C'est pourtant un phénomène qui s'est reproduit après chaque trajet en train. Je me suis retrouvée un peu mal à l'aise sur le plancher des vaches comme un marin doit probablement le ressentir après une longue traversée en mer. Le roulis lui manque comme me manque le balancement du train. Je n'aurais jamais cru que je dirais ça un jour.

Mon introspection très poussée est freinée par l'achat de nos billets pour Novossibirsk que nous avons obtenu après seulement 20 minutes d'attente, un record de rapidité par rapport aux files d'attente d'une heure que nous avons fréquentées au cours de notre voyage. Nous repartirons le soir même à 21h48 (soit 19h48, heure de Moscou) par le train 080 ЫА et nous arriverons 21 heures plus tard à Novossibirsk.

Il est 5h30 du matin et nous nous lançons à la conquête de Iekaterinbourg sous un ciel gris. Devant la gare s'étale une grande esplanade à peu près carrée. Le parc automobile qui la couvre n'a rien d'inhabituel pour un parking russe. La place est couverte comme à l'accoutumée de Ladas d'un autre âge qui laissent voir leurs ailes cabossées, leurs portières rouillées, leurs pare-chocs enfoncés ou pendants et leurs pare-brise fendus. Les Ladas sont garées aux côtés de Mercedes, d'Audi ou de grosses voitures allemandes qui exhibent jantes alu, vitres teintées et leurs carrosseries rutilantes n'affichent pas le moindre petit coup de portière ou la moindre rayure.

On trouve aussi sur le square des taxis qui, malgré l'heure matinale, vont et viennent avec l'alacrité patiente et désordonnée d'un insecte brouillon autour d'une sculpture figurant deux prolétaires en bronze noir qui se découpent lugubrement sur le plafond nuageux qui coiffe la ville.

De l'autre côté de l'esplanade, en vis-à-vis de la gare, la grande barre couleur béton de l'hôtel Sverdlovsk devant laquelle s'étend une avenue large comme un bras de mer mais qui est totalement déserte.

L'ensemble des bâtiments du quartier semble beaucoup plus bas que ceux de Moscou et on se sent moins écrasé. Cependant, les façades restent austères malgré leur habillage de néons publicitaires multicolores qu'on sent greffés depuis peu sur les édifices et on s'attend presque à ce que les pavés de béton rejettent ces excroissances occidentales d'un moment à l'autre. La ville n'étant ouverte aux étrangers que depuis une quinzaine d'années, on a la sensation que la majeure partie de l'agglomération est restée plus... russe.

On ne voit pas (encore) de MacDo. Les mannequins des panneaux publicitaires n'ont pas le type européen. Les enseignes des supérettes sont russes et le quartier où nous nous baladons est quasiment exempt de bâtiments modernes.

Pour le dire autrement, l'ossature de Iekaterinbourg m'a parue plus authentique que celle de Moscou ou St Pétersbourg. Le squelette d'origine reste à mon avis bien visible et n'a pas encore été remplacé par des prothèses estampillées Europe ou Etats-Unis. Bien sûr, ça n'est que mon humble opinion et je n'ai aucune qualification pour jauger Iekaterinbourg. Je vous livre juste mes impressions.

Sur ces considérations, je continue le récit de mes pérégrinations. Nous nous promenons donc dans les rues désertes de ce qui semble être le centre ville au vu des façades fraîchement refaites et des trottoirs parfaitement pavés.

En cours de route, nous voyons une vieille dame avec un fichu rouge et un manteau bleu qui reste en plein milieu d'un boulevard et qui marmonne ce que nous croyons être des prières.

Nous quittons le Железно-дорожный Район (le quartier ferroviaire) pour nous rapprocher des chapelles et églises construites en l'honneur des Romanov, canonisés en 2000 par l'Eglise orthodoxe de Russie, qui les considère comme des morts martyrs.

En passant devant un théâtre sur lequel est figuré en bas-relief un cosaque en train de danser le French Cancan, Badock et Mathieu tiennent absolument à ce que je les prenne en photo pendant qu'ils exécutent le même mouvement que le cosaque. J'obtempère pendant que deux hommes russes s'arrêtent, interloqués, et nous regardent, visiblement amusés par la débilité dont peuvent faire preuve ces fieffés touristes.

Vers 6h, nous arrivons devant le groupement d'édifices dédiés aux Romanov :
- "la délicate Chapelle de la Martyre-Révérée-La-Grande-Princesse-Elisabeth-Fiodorovna, tout en bois, qui rend hommage à la grand-tante et fidèle amie de la famille impériale, une religieuse pieuse qui, peu après le meurtre de ses proches parents, connut une fin encore plus tragique : elle fut jetée dans un puits de mine et gazée avant que le puits ne soit comblé"

- "la massive Eglise du Sang, de style byzantin [...]. Construite en hommage aux Romanov, désormais élevés au rang de saints, cette nouvelle église (très controversée car beaucoup estiment que les fonds ayant servi à sa construction auraient pu être affectés à de meilleures causes) abriterait, dit la rumeur, la plus coûteuse icône qui ait été commandée dans toute la Russie." Source: guide Lonely Planet sur le Transsibérien. Cette église se trouve sur l'emplacement de la Villa Ipatiev où fut assassinée la famille impériale et fut bâtie entre 2000 et 2003.

- devant la Chapelle en bois, une croix et une plaque de marbre aux inscriptions dorées qui matérialise le site de la mort des Romanov.

A côté de ces monuments, deux autres églises (l'Eglise de l'Ascension, bleue et blanche, et une autre dont je n'ai pas réussi à trouver le nom mais qui ressemble à la petite soeur de l'Eglise du Sang avec ses murs blancs et ses coupoles dorées), l'ostentatoire Manoir des Rastorguev-Kharitonov qui date de la première moitié du 19ème siècle (mais qui a été restauré dans les années 1930 pour devenir le Palais des Ecoliers et Elèves Soviétiques) et un monument à la gloire des Komsomols de l'Oural.

Depuis la colline où nous nous trouvons, nous avons une vue assez surprenante sur une partie des buildings qui ont poussé comme autant de verrues sur la surface de Iekaterinbourg. Et nous observons ces tours au pied d'une isba en bois.

Nous continuons ensuite notre route pour nous trouver face à un buste de Tchaïkovski avant d'arriver sur la place Sovietskoï Armii où se trouve un inhabituel et imposant monument dédié aux soldats russes morts en Afghanistan et en Tchétchénie. Ce mémorial, surnommé la Rose Noire, est original à cause du soldat représenté assis en tailleur, le bras appuyé sur son fusil, la tête courbée, son visage exprimant à la fois le dégoût, la fatigue, l'impuissance, la tristesse et son apparence générale reflète qu'il est épuisé par la guerre. Je ne crois pas avoir déjà vu cette posture pour un monument aux morts.

Quoiqu'il en soit, la liste des jeunes soldats décédés est très longue. Trop longue. Surtout que derrière chaque nom se cache une mère qui a perdu la chair de sa chair et une famille qui a perdu un enfant.

De l'autre côté de la place, nous avons aperçu, comme sorti d'un autre âge, un restaurant СССР (URSS en russe) logé au rez-de-chaussée d'un bâtiment décrépi. D'ailleurs plus nous avançons dans ce quartier, plus les constructions semblent vétustes et les façades abandonnées.

Nous longeons ensuite un hôtel d'aspect miteux, l'Iset (du nom de la rivière qui irrigue Iekaterinbourg). Il a cependant une particularité. Il est construit en arc de cercle et il paraît que vu du ciel, il est censé évoquer la faucille soviétique. J'ai vérifié sur Google Earth mais ça n'est que moyennement probant.

Nous descendons ensuite une grande avenue dont le terre-plein central est un petit parc tout en longueur qui nous amène jusqu'à l'Université d'Etat de l'Oural Gorki qui fait face à un théâtre et une statue de Sverdlov. Il est 7h et le thermomètre de l'Université indique 9°.

Ayant quasiment épuisé la liste des choses à voir indiquées sur notre guide touristique, nous décidons de marcher encore un peu avant de chercher un endroit où nous mettre au chaud.

Nous passons sur l'Iset et apercevons au loin le pont de l'avenue Lénine sur lequel se trouve la surprenante sculpture rouge de l'ordre de Lénine, décerné à la ville en hommage aux services rendus pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Nous nous trouvons maintenant dans le Ленинский район (quartier de Lénine), ce qui signifie que les statues de Lénine et l'avenue Lénine sont proches. Malgré l'insistance dont fait preuve Badock pour entraîner Mathieu et moi jusqu'à une statue de Lénine, un thermomètre qui indique 6° (et nous sommes en juin... Nous qui pensions avoir chaud en ayant des températures analogues à celles de Moscou, nous fûmes eus.) le décide et il finit par consentir à ce que nous nous installions un moment au chaud puisque nous avons enfin trouvé un café ouvert (le Чайник N°7, qui veut dire "Théière n°7) en cette heure matinale (7h20).

Au programme, chocolat chaud, thé, gâteaux et discussion très en relation avec la ville où nous avons fait halte. Nous nous retrouvons en effet à parler de claquos (le saint-nectaire est-il meilleur que le morbier ?), de pizza aux cuisses de grenouille et des "rosbeefs" d'Outre-Manche qui osent affubler le bon peuple français du sobriquet de "Froggys" (une histoire de grenouille). Et pour les médisants qui vont affirmer que je parle toujours de bouffe, je leur signale que je n'ai pas lancé ces discussions. Enfin, je crois.

Dans le café, un groupe de jeunes style bourgeois parisiens finissent visiblement la nuit. Mal. Ils sont complètement torchés. L'un deux s'approche de notre table. Il commence à accoster un groupe de filles qui se trouvent juste derrière nous mais elles ne sont pas intéressées. Le jeune alcoolisé arrive à notre table mais vu qu'il n'a pas les yeux en face des trous, il essaie de draguer Badock qui l'envoie gentiment balader en prétendant ne pas parler un mot de russe.

Après cet incident et une vidange des troupes dans les toilettes du café, nous nous remettons en route à 8h20, direction la place de l'An 1905 où se situe l'hôtel de ville et une statue de Lénine. L'hôtel de ville est gris et rose, imposant, avec une haute flèche dorée surmontée d'une étoile et un trompe-l'oeil intéressant. La place en elle-même est immense, pavée et un trafic important de tramways ou de bus accordéon circule sans interruption.

Nous faisons une halte photo auprès du camarade Lénine avant de nous remettre en route pour nous perdre. Un arrêt s'impose alors pour essayer de se repérer sur la carte. Nous rebroussons chemin et arrivons par je ne sais quel miracle près de la station de métro "Place de l'An 1905", elle-même située à la tête de l'Arbat de Iekaterinbourg.

Nous décidons d'emprunter la seule ligne qui compose le métro pour visiter ce dernier. Finalement, nous faisons l'aller-retour qui nous prend une petite heure (mais au chaud et loin des premières gouttes qui se profilent) et ressortons à la station "Place de l'An 1905" pour déjeuner et attendre des amis ouraliens de Mathieu: Maria, Ekaterina et Sergueï.

Nous demandons à une habitante de Iekaterinbourg s'il y a un MacDo dans le coin. Elle ouvre de grands yeux en nous disant qu'il n'y en a aucun dans la ville. Elle nous indique néanmoins un Мак Пик (Mac Pik), un fast-food local à deux pas de là. Nous trouvons le fast-food en question mais il n'ouvre qu'à 10h. Tout va bien puisque ça ne fait que 10 minutes à attendre. L'établissement est situé au troisième étage d'un centre commercial et ses baies vitrées offrent une vue sur l'hôtel de ville et les environs.

Une fois de plus restaurés (oui, on a pas mal mangé...), nous nous mettons à attendre les amis de Mathieu qui doivent arriver aux alentours de 12h mais totalement harassés puisque nous n'avons pas dormi depuis plus de 24h, Mathieu et moi nous endormons sur la table pendant que Badock surveille nos affaires.

A 12h25, les amis de Mathieu sont là et ils nous emmènent visiter ce que nous n'avons pas encore vu : le barrage sur l'Iset, un clavier QWERTY géant au bord de la rivière, l'Arbat local, un musée de minéralogie et ils nous font finalement monter au sommet d'un immeuble de 23 étages qui permet d'avoir une vue panoramique de Iekaterinbourg.

En route, nous passons devant le consulat des Etats-Unis, devant celui de Grande-Bretagne, devant une Mercedes aux vitres teintées qui a les 4 pneus crevés et devant une pub pour des toilettes fort originale.

Face à la pluie qui commence, nous décidons de retourner manger nous abriter dans un restaurant aux alentours de 15h. A 16h10, nous allons dans l'appartement des deux copines de Mathieu pour prendre une douche et attendre notre train puisque selon elles, il n'y a apparemment plus rien à faire ou à voir à Iekaterinbourg (12 heures après notre arrivée dont 4 heures à dormir ou manger...).

Nous envisageons avec délectation la possibilité de prendre une douche. Sauf qu'aujourd'hui, l'eau chaude est coupée. Et vu le filet d'eau qu'on obtient du robinet, il semble que l'eau froide aussi. Qu'importe, à coeur vaillant, rien d'impossible, j'emprunte une petite casserole que je remplis au fur et à mesure d'eau froide avant de me la jeter dessus (l'eau contenue dans le récipient, pas la casserole, hein!?). Bon, c'était un peu galère parce qu'il m'a fallu une demi-heure pour me doucher et que l'eau était vraiment très froide mais qu'est-ce que c'est bon d'être propre !

Mathieu et Badock y passeront aussi mais ils ont la chance de ne pas avoir les cheveux longs... Le reste de l'après-midi et de la soirée, nous n'avons pas fait grand chose à part regarder la télé, discuter avec les copines de Mathieu dans la petite chambre qu'elles occupent à deux et qu'elles louent au black comme la plupart des Russes.

Quand l'heure est venue, nous rallions la gare et remontons dans le train avec délectation car finalement, le train, c'est confortable. Enfin, presque (parce que le train que nous avons eu a été le pire de tout le voyage, je vous expliquerai pourquoi plus tard.). Il y a des toilettes, de quoi se laver à peu près, un lit, de l'eau chaude et il n'y fait pas froid. Bien sûr, il ne faut pas être trop regardant sur la propreté, le standing et les voisins mais vraiment, ça fait plaisir de retrouver le train.

Ce qui m'a le plus impressionnée à Iekaterinbourg, c'est la Rose Noire, l'endroit où le tsar a été assassiné et l'hôtel de ville mais le reste de l'agglomération ne me laisse pas un souvenir impérissable. Il semble d'ailleurs que les trois endroits que j'ai mentionnés ci-avant soient les seuls principaux points d'intérêt de la ville. Il paraît qu'il y a aussi pas mal de musées qui étaient malheureusement tous fermés le jour de notre visite mais l'ensemble de la ville m'a paru tristounet et pas très vivant. Le froid et le mauvais temps y sont probablement pour quelque chose.

Je ne regrette absolument pas de m'être arrêtée là-bas mais ça n'est pas la ville que j'ai préféré... Qu'importe, nous voilà sur la route de Novossibirsk !

Edit: les photos relatives à cet article sont disponibles ici (ce sont celles dont le nom commence par J3).

Démoulé par cayou à l'heure indue de 16:55 - Transsibérien - 2 réaction(s) - [Permalien]

24 août 2007

Le Transsibérien - Jour 2 - 26 heures de train

Si vous avez suivi attentivement ce que je vous ai narré dans la partie précédente, vous n'ignorez pas que je suis montée dans le train la veille au soir et que je me suis endormie comme une masse aux alentours de minuit. J'ai omis de vous informer que j'ai embarqué pour Sverdlovsk que je rallie en pas moins de 26h23 minutes non-stop sur les rails.

Normal que le nom de cette agglomération ne vous évoque rien puisque Sverdlovsk est en fait l'appellation que la ville de Iekaterinbourg a eu de 1924 à 1991 (si ce dernier nom ne vous parle pas plus, je ne vous en veux pas. Je ferai de toutes façons une petite mise en bouche à ce propos dans la suite).

Illustration de "courir à sa perte" ou les subtilités du maniement des billets de trains russes

logo_rjd_petitSi j'ai mentionné les deux noms de Iekaterinbourg, c'est parce que la РЖД (RJD en latinisation française, RZD en anglais, qui est le nom de la société des chemins de fer russes, ci-contre, son logo) utilise encore les noms soviétiques pour désigner par exemple Iekaterinbourg (Sverdlovsk) et Nijni-Novgorod (Gorki).

Si un jour vous empruntez les rails russes, il vous faudra également savoir que les trains pour Saint Pétersbourg partent de la gare de Leningrad.

Que si une vieille dame vous indique le train pour Pétrograd alors que vous lui avez demandé celui pour Saint Pétersbourg, elle n'est pas en panne de sonotone, contrairement aux apparences, puisqu'elle a bien répondu à votre question.

Ou que si un jeune vous informe que lui va à Piter lorsque vous lui avez dit que vous vous rendiez à Saint Pétersbourg, vous allez monter dans le même train.

Il suffit de se rappeler que Saint Pétersbourg, Leningrad et Pétrograd ne désignent qu'une seule et même ville. Quant à Piter, c'est le diminutif que les jeunes emploient pour désigner Saint Pétersbourg (et on se prend vite à utiliser ce raccourci car il est vrai que Piter est plus aisé à articuler que Санкт-Петербург, prononcé Sankt-Péterbourgue).

Outre ce petit jeu de mémoire avec le nom des destinations, il y a un autre grain de sable (format parpaing tout de même) dans l'engrenage bien huilé des aventuriers partis à la conquête de l'Est lointain et mystérieux.

L'autre difficulté pour emprunter les rails russes est que nous autres Français du bon et petit pays de France n'avons jamais été confrontés au problème des fuseaux horaires puisque toutes les gares de notre grande nation (une légère bouffée de patriotisme ne nuit pas à la santé. Vous la voulez avec ou sans filtre ?) sont réglées à la même heure (l'heure du Ricard baveraient les mauvaises langues.).

En Russie, un État qui s'étend sur pas moins de 10 fuseaux horaires, la donne est différente. Comment les Russes ont-ils résolu le problème ? Non, non, exceptionnellement, ils n'ont pas tué tout le monde comme au temps du KGB, ils ont cette fois opté pour la méthode douce : tous les billet_de_train_moscou_iekaterinbourghoraires de trains Grande Ligne sont donnés à l'heure de Moscou, y compris sur les billets (d'ailleurs, j'imagine que vous ne savez pas à quoi ressemble un billet de train Grande Ligne russe. En voici donc une illustration ci-contre.). Au voyageur de connaître le décalage horaire de sa destination.

Cette petite particularité aboutit parfois à des situations cocasses, notamment lorsqu'on demande l'heure à un autre passager.

Il m'est arrivé une fois de m'enquérir de l'heure qu'il était à une passagère originaire de Vladivostok. Elle m'a d'abord demandé quelle heure je voulais en m'indiquant qu'elle ne disposait que de celle de Vladivostok. Et bien soit, j'ai pris l'heure de Vladivostok. J'ai enlevé 7 heures pour avoir l'heure de Moscou avant d'en rajouter 4 pour obtenir l'heure locale. Mais non, ça n'est pas compliqué. De toutes façons, il n'y a pas grand chose à faire dans le train... un petit peu de calcul mental peut être considéré comme une aubaine pour s'occuper un moment.

A propos du système d'horaire des trains russes, ça fait parfois tout drôle de prendre un train à 17h (heure de Moscou) et qu'il fasse déjà nuit (parce qu'il est 22h à l'heure locale). A vrai dire, ça accroit la sensation d'être complètement hors du temps éprouvée lors du voyage en Transsibérien comme nous l'avons entrepris. Mais ma foi, une impression de coupure spatio-temporelle ne fait pas de mal parfois. Je dirai même que ce sentiment de décalage est même plutôt agréable.

Puisque je parlais des trains, je dois vous détromper sur un point. Ah non. Sur deux.

Premier point : Le Transsibérien, comme je l'ai indiqué précédemment, n'est pas un train particulier, mais désigne uniquement la voie reliant Moscou à Vladivostok. Les trains qui roulent sur ces rails ne sont ni plus ni moins "luxueux" que tous les autres trains Grande Ligne qui circulent en Russie. Il existe bien quelques exceptions puisque certains trains privés peuvent être empruntés mais le prix du billet varie du simple au quintuple. Et il est peu probable de croiser des Russes "normaux" dans ces trains de luxe qui sont un épiphénomène dans le parc ferroviaire qui traine ses bogies sur les rails russes.

plan_platskartDans ces trains, il y a généralement 4 classes : les wagons de places assises, les wagons "platskart" (couchettes 3ème classe, le seul type de wagon que j'ai emprunté en Russie. 54 lits dans le wagon organisés en 9 blocs de 6 lits. Voir plan d'un wagon "platskart" ci-contre), les wagons "coupé" (couchettes 2ème classe. 8 ou 9 compartiments de 4 lits) et un dernier type de wagon qui renfermerait les couchettes 1ère classe mais je n'en ai jamais vu donc je ne sais pas à quoi ça ressemble. Bref. Tout ça pour dire qu'à moins de payer le prix fort, on ne pète pas dans des draps de soie dans le Transsibérien, contrairement à ce que la majorité des gens semblent croire. Personnellement, ça ne m'a posé aucun problème, un peu de galère pimente un poil le voyage (s'il en avait encore besoin puisque rien que le fait d'emprunter la mythique voie Transsibérienne se suffit à lui-même) mais je voulais que la lumière soit faite à ce sujet. Mes spoutniki et moi-même avons donc voyagé dans les mêmes conditions que les Russes au même prix que les Russes et avec des Russes.

Deuxième point : le Transsibérien n'est pas que pour les touristes. En réalité, ils sont tout à fait marginaux sur les rails. 10% des voyageurs tout au plus.

Maintenant que j'ai amené la lumière dans la cave de votre ignorance, nous pouvons passer à une partie tout aussi chiante que mes bouffées de complexe de supériorité : un petit descriptif géographique et historique sur Iekaterinbourg. Non pas que ce soit vraiment indispensable mais mettre en forme ce genre de topo pour vous, chers lecteurs, m'aide à me cultiver. C'est donc purement égoïste finalement. Assez parlé de mon nombril, sautons dans le petit descriptif.

Un petit topo sur Iekaterinbourg, notre première étape

Coat_of_Arms_of_Yekaterinburg__Sverdlovsk_oblast___1998_Il est parfois décrété par les guides touristiques que Iekaterinbourg (Armoiries de la ville ci-contre) est la troisième ville de Russie après Moscou et Saint Pétersbourg. J'émets néanmoins quelques réserves quant à ce classement étant donné qu'en termes de population, c'est Novossibirsk qui prend la troisième marche du podium des plus grandes villes de Russie avec 1,4 millions d'habitants contre 1,3 millions pour Iekaterinbourg.

Quoiqu'il en soit, Iekaterinbourg n'en reste pas moins une ville importante puisqu'elle est la capitale administrative, culturelle et économique de la région de l'Oural. Géographiquement, elle est située en Asie, un petit peu à l'est de l'Oural et est irriguée par la rivière Iset (Исеть, prononcer "Issette") longue de 606 km (c'est-à-dire un ru à côté de l'Ob et de ses 4345 km). A vol d'oiseau, la ville se trouve à 1667 km à l'est de Moscou mais le trajet en train pour joindre Moscou à Iekaterinbourg fait 1814 km.

La ville tire son nom de deux Iekaterina: la sainte patronne russe des mines et l'épouse de Pierre Le Grand (future impératrice régnant sous le nom de Catherine Ière, en russe : Екатерина Iekaterina).

Historiquement parlant, Iekaterinbourg traîne une réputation sulfureuse depuis le début du 20ème siècle à cause de deux vagues de meurtres sanglants, la première étant probablement la plus tristement célèbre.

Nicholas_II_of_Russia_painted_by_Earnest_LipgartC'est en effet dans les caves de la Villa Ipatiev de Iekaterinbourg que le tsar Nicolas II de Russie (voir illustration ci-contre), sa femme Alexandra Fiodorovna, leurs 5 enfants (le tsarévitch Alexis et les grandes-duchesses Olga, Tatiana, Maria et Anastasia), leur médecin (Evgueni Botkine), leur cuisinier (Ivan Kharitonov), leur valet de chambre (Alexis Trupp) et leur femme de chambre (Anna Demidova) furent assassinés dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, mettant ainsi fin à la dynastie des Romanov.

L'exécution de ces 11 personnes fut orchestrée par les bolcheviks qui craignaient probablement une contre-révolution. Ils envoyèrent donc une équipe de la Tchéka, la police politique secrète et l'outil de répression qui deviendra le KGB, pour exterminer la famille impériale. Ce massacre s'avérait être tout à fait dans les cordes de la Tchéka puisque Felix Dzerjinski avait fondée cette dernière en 1917 "pour liquider combattre les ennemis du nouveau régime bolchévique". Le commando chargé du meurtre était dirigé par le chef de la Tchéka locale, Iakov Iourovski, lui-même agissant sous les ordres de Iakov Sverdlov. Ce dirigeant bolchevik, bras droit de Lénine (jusqu'en 1919 puisque Sverdlov passe cette année-là de vie à trépas à cause d'une bête grippe) donnera son nouveau nom à Iekaterinbourg en 1924 : Sverdlovsk.

La deuxième vague de sang qui entache la réputation de Iekaterinbourg a eu lieu en 1993 avec une centaine de morts liés à des tueries perpétrées par la Mafia et qui furent particulièrement féroces cette année-là.

En effet, l'Oural et sa capitale occupent la première marche du podium dans l'édifiant palmarès de la criminalité en Russie. La région  étant un important noeud ferroviaire pour les trains en provenance d'Asie (trains qui peuvent fortuitement contenir des substances illicites comme de la drogue) et étant particulièrement bien pourvue en ressources susceptibles d'attirer les devises étrangères (métaux et pierres précieuses notamment), la possession des ressources ou le trafic d'influence provoquent une terrible guerre des gangs à Iekaterinbourg. La ville est régulièrement le théâtre d'affrontements sanglants entre les deux camps les plus puissants, ce qui a valu à la ville d'être surnommée "Chicago-sur-Oural" par la presse.

La ville fondée par Pierre Le Grand (le même que celui qui avait fabriqué le bateau que j'avais vu lorsque j'étais allée à Pereslav Zalevski) a fait bien du chemin dans des ruelles sombres et sanglantes depuis sa naissance en 1723 puisqu'à la base, Iekaterinbourg était destinée à être une forteresse-usine exploitant les richesses minières de l'Oural dans le cadre de la politique de colonisation de la Sibérie mise en place par Pierre Le Grand.

La Seconde Guerre Mondiale fit de la ville un centre industriel majeur, accueillant des centaines d'usines transférées depuis les régions vulnérables de l'Ouest de l'Oural. Demeurée un centre important pour l'armement, elle fut interdite aux étrangers de 1960 à 1990 en raison de ses nombreux combinats militaro-industriels de pointe (chimie notamment), mais tout ce secret n’a pas évité quelques accidents biologiques et écologiques graves, dont le plus tragique, survenu en 1979 et encore très présent dans la mémoire collective, déboucha sur un bilan officiel de soixante-quatre victimes.

"La ville a connu une épidémie de maladie du charbon (en anglais : anthrax) en avril et mai 1979 Les autorités soviétiques de l'époque l'attribuèrent à de la viande contaminée. Cependant, les autorités américaines pensent que les habitants ont peut-être inhalé des spores échappées accidentellement d'une installation militaire de production d'arme biologique, l'accident fut officiellement reconnu en 1992 par Boris Eltsine.

Il semblerait que d'autres fuites (au moins une) se soient produites mais le silence le plus total est encore maintenu à ce sujet." (Source: Wikipedia)

Des vestiges de cette époque parsèment encore la ville, des avions de chasse fièrement exposés dans les préaux d'écoles aux missiles encadrant la façade du Musée d'Histoire Militaire de la ville. Il paraît d'ailleurs que c'est un missile du genre de ceux qui sont exhibés qui, le 1er mai 1960, descend le pilote américain Gary Powers et son avion espion, un U-2, au dessus de Iekaterinbourg. Le capitaine Powers sera échangé après deux ans de détention en U.R.S.S. contre l'espion soviétique Rudolph Abel le 10 février 1962 sur le Pont de Glienicke.

A la fin des années 1970, un diplômé en génie civil de l'Université locale, un certain Boris Eltsine, commence à marquer la politique de son empreinte en s'élevant au rang de chef du parti communiste régional, puis de gouverneur, avant d'être promu à Moscou en 1985.

Après avoir souffert de la dépression économique et des méfaits de la Mafia au début des années 1990, l'activité économique de Iekaterinbourg est repartie depuis une dizaine d'années et une visite dans la ville laisse voir de nombreuses et imposants buildings flambant neufs.

Se fait-on chier comme un rat mort 26 heures dans le train ? Même pas.

A 23h25 le 9 juin, j'ai donc embarqué à bord du train 010 ИА et j'ai effectué la suite d'actions qui allaient devenir une routine au long du voyage.

Ainsi, après vérification par la provodnitsa (la responsable du wagon) que mon numéro de passeport soit bien le même que celui indiqué sur mon billet de train, j'ai donc cherché ma place, la 50, c'est-à-dire une couchette en haut dans le couloir, près du titan (c'est le nom du samovar dans les trains. J'ai demandé pourquoi on l'appelait ainsi aux Russes mais ils n'ont pas su me répondre très précisément. Tout ce que j'ai pu tirer d'eux, c'est que ça n'a pas de rapport avec les géants mais plus probablement avec le titane, le métal, qui, d'après ce que j'ai compris, entre peut-être dans la fabrication des samovars des trains).

J'ai posé mes sacs dans l'espace très inaccessible au dessus de la couchette, descendu mon matelas et mon oreiller, payé mon jeu de draps, pris une couverture, fait mon lit et puis, après ce qui doit prendre à tout casser une demi-heure, commence ce qui compose 90% du trajet : trouver quelque chose à faire pour s'occuper.

En l'occurrence, vu l'heure et l'extinction des feux dans le wagon, je n'avais pas d'autre choix que d'aller dormir. Par chance, je n'ai eu aucun problème à trouver le sommeil vu que les habituels éléments perturbateurs qu'on retrouve statistiquement dans tous les wagons étaient relativement éloignés de ma couchette. Ainsi, à proximité, pas de bébé qui pleure et fait caca, pas de ronfleur, pas de vieux qui pue, pas d'ivrogne et pas non plus de pipelettes qui parlent toute la nuit.

Seul le jour me réveille aux alentours des 7 heures (heure de Moscou, ce qui sera toujours le cas sauf si je précise qu'il s'agit de l'heure locale). Je prends quelques photos du wagon qui dort et retourne somnoler jusqu'à me lever aux alentours des 11 heures. Profitant du fait que le matinal Badock soit également éveillé, je prends mon petit déjeuner en sa compagnie. Au menu, thé, kacha blanche à la fraise (sorte de porridge) et fruits secs. Et comme finalement, il est quasiment midi, j'ajoute à ce repas riche en qualités gustatives une lapcha (soupe de pâtes).

Ce qui me permet de vous avoir présenté en un tour de cuillère à pot l'univers gastronomique qui compose la majorité des repas pris dans le train grâce à l'eau chaude disponible à volonté au samovar.

De temps à autre (environ 2 fois en 26 heures, je crois), le train s'arrête entre 5 et 20 minutes dans une gare où le quai est pour l'occasion transformé en véritable marché et où les babouchki ou de simples marchands vendent des pirojki (petits pains fourrés sucrés ou salés), des beignets, des samsas (triangles de pâte fourrés à la viande ou au fromage), des poissons fumés ou séchés, des kolbassi (grosses saucisses sèches pouvant être fabriquée à base de "viande d'oiseau" (traduction littérale signifiant probablement volaille), de porc, de cheval, de chien écrasé ou autre charogne non identifiée), des fruits, de la bière, des jus de fruits, des oeufs durs, du pain, du pseudo-fromage (c'est du fromage russe), des chips, des biscuits, des glaces un peu fondues, des lapchi (pluriel de lapcha), des mots croisés, des sudokus, des bibelots souvenirs et d'autres trucs dont je ne me souviens plus.

Sur le marché, il faut vendre et acheter vite pour que les passagers puissent remonter dans le train avant qu'il ne reparte. Il n'y a donc pas de place pour les formules de politesse ni les chichis. On doit se dépêcher de comprendre le prix des denrées pour éviter de se faire réprimander par les vendeurs. Mais c'est bien, ça fait progresser en russe.

Le Russe type, surtout l'homme, se ravitaille à chaque arrêt en bière et poisson séché qu'il savourera avec les autres mâles du wagon et ce, quelle que soit l'heure de la journée. C'est un phénomène assez intéressant quand on connait l'odeur du poisson séché et si on sait que ces apéros peuvent tout à fait commencer à 8 heures du matin. A la rigueur, tant que les Russes et leurs poissons ne sont pas trop conviviaux et qu'ils n'invitent pas les seuls Français du wagon (qui sont d'ailleurs souvent les seuls étrangers du wagon. Voire du train.) à partager ces appétissantes denrées, tout va bien. Dans le cas contraire, ça se corse. Mais je développerai plus tard.

Le train s'arrête dans une gare dont j'ai oublié le nom pour un quart d'heure aux environs de 12h30. J'achète une glace et me dégourdis un peu les jambes (ça faisait 13 heures que je n'étais pas sortie du train). Le train reparti, je savoure ma glace qui se liquéfie à une vitesse record grâce à la chaleur du titan. Je remonte sur ma couchette et continue "Souvenirs de la maison des morts" de Dostoïevski en écoutant de la musique. Je jette de temps à autre un oeil au paysage mais il change peu. La Russie déroule une suite relativement monotone de forêts de bouleaux, de taïga, de steppe, d'étangs, d'une alternance de collines et de plaines, de champs labourés qui laissent la terre ocre à nu, de villages aux isbas déglinguées en bois sombre et de routes en terre battue, le tout écrasé par un ciel bas et gris.

Fatiguée de lire et de regarder le paysage, je vais me débarbouiller le museau et le reste dans les toilettes super classe. D'ailleurs, que Dieu bénisse l'inventeur des lingettes vu que je n'ai pas encore passé le stade initiatique de la prise de douche dans les toilettes du train. J'en profite pour changer les vêtements que je porte depuis la veille et pour étrenner mon t-shirt siglé BMSTU.

En revenant, je m'assois sur l'une des couchettes basses. Mon t-shirt déclenche des questions de la part mes voisines. Nous faisons donc les présentations et je fais connaissance avec Tamara et Elena, 2 dames d'une soixantaine d'années qui viennent de Kirovsk (une petite ville proche de Mourmansk). Nous discutons et plaisantons longuement pendant que Véra, une autre dame en face d'elles, tricote en silence une chaussette pointure 54. L'une des deux dames parle un petit peu anglais (mais rien de très utile pour notre conversation, malheureusement).

Qu'importe, je continue en russe et elles m'invitent à prendre le thé avec elles en m'expliquant qu'elles vont pour la première fois de leur vie faire une excursion de 3 jours autour du lac Baïkal. Mais il leur faut 5 jours de train  pour rallier leur ville au Baïkal. Et elle le font d'une traite...

L'une des deux dames est peintre et l'autre est pianiste. Nous bavardons, elles me montrent des photos de leurs enfants, de leur ville, l'une d'elle me dessine un samovar quand je lui demande l'origine du nom de "titan" et l'autre m'offre une photo du centre de Kirovsk en écrivant au dos son adresse et qu'elle me recevrait volontiers si je passais dans la région de Mourmansk.

Elles me redonnent du thé, avec du miel cette fois "pour soigner mon rhume", me disent-elles. Ces deux dames se sont révélées très drôles et très attachantes. D'ailleurs, le hasard fait que je les recroiserai fortuitement deux fois dans la suite du voyage.

Alors que notre train passe sur la Kama (Rien à voir avec le "sutra". La Kama est un affluent de la Volga long de seulement 2032 km, bordé à Perm de seyants terminaux à conteneurs) et que nous arrivons à Perm, Lioubov, une femme d'une quarantaine d'années qui voyage sur la couchette en dessous de la mienne, se joint à la conversation lorsque les deux dames me parlent de ce que je dois faire pour soigner mon rhume.

Lioubov me dit qu'elle a de l'huile chinoise pour soigner les rhumes. Elle sort de son sac un tout petit flacon et m'ordonne de me passer de l'huile sous le nez. L'huile sent le Vicks Vaporub et me fait du bien. Je le lui dis et elle me fait cadeau de la petite bouteille en me disant qu'elle n'en a pas besoin et qu'elle sait de toutes façons où en trouver.

Il est 19h30, le train s'arrête à Perm. Je descends, non sans m'être bien couverte, sur les recommandations de mes maternelles voisines. Le temps est bien couvert lui aussi et il fait froid. J'achète de la lapcha et une bouteille d'eau (l'eau refroidie du samovar a un goût atroce) sur le quai avant de remonter dans le train.

Peu après Perm, Tamara et Elena m'informent que nous avons passé l'Oural et que nous voilà arrivés en Asie. Je me retrouve donc sur ce continent pour la première fois de ma vie et ça fait drôle. Je me sens l'âme d'une aventurière exploratrice. Je suis tout de même un peu surprise parce que je n'ai même pas vu l'ombre d'une montagne. Ni même d'une colline. Je crois que leur chaîne de montagnes de l'Oural doit être une hallucination de cartographe.

Cela dit, je ne me laisse pas démonter. Il est bientôt 20h30, Lioubov commence à manger et je décide de l'imiter. Elle m'offre de la saucisse, des concombres, de la pomme et des caramels puis nous commençons à discuter de la vie, des hommes, du travail, de la Russie. Je jacasse avec elle jusqu'à l'extinction des feux à 22 heures et j'essaie de dormir un petit peu avant d'arriver à Iekaterinbourg à 1h28 du matin, c'est-à-dire à 3h28 heure locale.

A 1h, la provodnika me réveille pour que je rende mes draps et que je me prépare à descendre. Mes préparatifs se font dans le wagon endormi dont le silence est tout de même percé par les chuchotements des quelques voyageurs qui descendent à Iekaterinbourg et par le bruit régulier des roues au niveau des éclisses.

A 1h20, je suis prête à descendre. Sauf qu'à 1h28, le train ne fait pas mine de s'arrêter et les silhouettes noires des collines défilent toujours sous un dernier quartier de lune énorme baignant dans un ciel qui n'est pas tout à fait noir puisqu'il semble que le phénomène des nuits blanches ne soit pas propre qu'à Saint Pétersbourg mais bien à une bonne partie de la Russie. C'est-à-dire que la nuit ne tombe jamais complètement. Les jours sont très longs et le ciel garde l'aspect qu'il a à l'aube ou au crépuscule pendant toute la nuit.

Le train arrive finalement à Iekaterinbourg avec 20 minutes de retard. Cela dit, 20 minutes ne sont pas grand chose en comparaison de la durée du voyage donc personne ne râle, ce qui change des récriminations que l'on peut entendre lorsqu'un train français a ne serait-ce que 5 minutes de retard.

Ce que mes spoutniki et moi-même faisons en arrivant à notre première étape vous sera conté dans le prochain épisode.

NB: je sais qu'il peut paraître rébarbatif ou tout du moins étrange que je parle de ce qui s'est passé dans le train. Sachez seulement que c'est une partie importante du Transsibérien puisqu'on passe tout de même plus de la moitié du temps sur les rails. Et les rencontres faites à bord font partie des meilleurs souvenirs que j'en garde...

Edit: les photos attenantes à cette note sont disponibles ici.

Démoulé par cayou à l'heure indue de 23:07 - Transsibérien - 3 réaction(s) - [Permalien]



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