05 octobre 2012

La médecine russe et moi – épisode I : silos et genou

Comme d’habitude, je commence par une digression pour vous décrire le contexte.

Nous sommes en mai 2008 et j’officie toujours pour raisons professionnelles à l’usine de Voskresensk. L’un des endroits où je suis amenée à travailler est le haut du groupe de quatre silos ci-dessous.

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La construction mesure environ 60 mètres de haut et pour y monter, pas d’ascenseur : juste les escaliers pour l’équivalent d’un bâtiment d’une vingtaine d’étages. A cette étape-là du chantier, j’effectue l’ascension trois ou quatre fois par jour. En réalité, j’appréciais de monter sur ce perchoir pour plusieurs raisons :

-       Ça me permettait de débusquer les endroits incongrus dans lesquels les ouvriers piquaient de petits roupillons au lieu de bûcher.

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Un ouvrier planqué derrière un des ventilateurs en haut des silos pour une sieste.

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Deux ouvriers qui dorment sur un toit, vue du haut des silos.

-       On y avait une belle vue de Voskresensk, des cheminées de son usine chimique et de l’une des « montagnes » de Voskresensk, des tas de gravats issus de carrières.

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-       J’aimais voir l’usine d’en haut parce qu'elle paraissait un peu moins moche que d’en bas.

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L'usine donc et dans le fond, la Moskova.

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Sur la photo ci-dessus, les trois containers de droite étaient nos bureaux de chantier et notre stock. Avouez que le cadre laisse rêveur.

-       Ça me plaisait d’avoir un endroit calme en fin de journée pour assister au coucher du soleil. Le calme et la vue en faisaient un endroit propice à la méditation et il me fallait de temps à autre prendre de la hauteur, au sens propre comme au figuré.

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J’avais donc plusieurs raisons pour aimer ce qu’on appelait le « penthouse », à savoir le dessus des silos. Mon genou gauche, cette enflure, n’a pas partagé ma propension à l’élévation spirituelle. Au bout de plusieurs semaines de montées et descentes, il était raide comme un manche à balai et de la taille d’un beau pamplemousse.

C’est donc lui qui m’a amenée à ma première rencontre avec des médecins russes.

Au vu de la boiterie que me cause cet empaffé de genou, Youri, le chef de chantier, m’oblige à aller consulter. Il m’embarque manu militari, enfin presque, avec Polina, l’assistante bilingue français-russe, dans la voiture, direction la polyclinique du coin.

La polyclinique en question est vieillotte et m'inspire une confiance très relative. Sa propreté n'est pas douteuse mais sa saleté est manifeste. Les infirmières et médecins sont vêtus d’une façon étrange qui n’est pas sans rappeler les tenues du personnel médical du début du siècle dernier. Ou alors la tenue des bouchers.

Vu que je ne suis pas franchement familière des procédures médicales russes, c’est Polina qui s’occupe de m’enregistrer pour une consultation. Elle revient avec plusieurs formulaires d’un autre âge sur du papier brun et remplis à la main. Elle m’informe qu’on va m’appeler pour voir le médecin-chirurgien. Ah.

J’ai peur.

Après une vingtaine de minutes d’attente, on m’appelle. Polina n’est pas autorisée à aller avec moi dans la salle de consultation. Il est temps de sortir mon russe du dimanche et de montrer ce que j’ai dans le ventre. Vérification faite, ce que j’ai dans le ventre, c’est du trouillodium, c’est bleu et ça a le goût de poule mouillée.

J’essaie de me ressaisir. Je perds toute contenance lorsque l’infirmière m’enjoint de me mettre en sous-vêtements. Je suis interloquée et m’apprête à répondre : « Heu, mais, je viens juste pour le genou, moi, vous savez, l’articulation qui est au milieu de la jambe ». En manque du vocabulaire nécessaire à formuler ma pensée, je reste coite et m’exécute sans mot dire.

Le médecin-chirurgien paraît très jeune, entre 23 et 25 ans. Je suis dubitative. Il ne me pose aucune question. Il m’examine rapidement et en silence, se tient le menton un instant, retourne à son bureau, écrit sur un autre de ces formulaires ancestraux quel est son diagnostic et ce que je dois appliquer sur mon genou. J'ai l'impression qu'il veut dire « Zou, retourne travailler, feignasse ». L’infirmière me tend le papier. D'humeur rieuse et cherchant probablement à me remuer le sécateur dans la blessure, elle accompagne son geste de : « Evitez peut-être les escaliers pendant quelques temps ». Ah vraiment, sans blague ?

De retour dans la salle d’attente, je lis que ce brave médecin-chirurgien m’a diagnostiqué de l’arthrose. Hm, comment dire… sérieusement ? A 22 ans ?! Ah bon. J’en conclus que l’homme était un petit plaisantin ou qu'il a un cerveau de bulot. Ou alors qu’il avait acheté son diplôme de médecin dans le métro. Parce que franchement, je ne suis pas convaincue par sa prestation.

Je demande à Polina ce qu’il m’a prescrit. Il semble s’agir d’une sorte d’onguent camphré. Nous passons l’acheter à la pharmacie pour 9,11 roubles (25 centimes d’euros).

L’onguent en question pue assez fortement. Il me colore la peau des doigts et du genou en jaune pour plusieurs jours. Je ne ressens pas d’amélioration particulière pendant 3 ou 4 jours malgré l’application de l’onguent et le fait que je me suis abstenue de faire grimpette en haut des silos. Puis au bout du 5e jour, mon genou dégonfle de lui-même, pas grâce à l’onguent à mon avis, plutôt grâce au fait que je lui ai épargné les escaliers pendant quasiment une semaine.

Vous vous en tamponnez probablement le coquillard avec une babouche mais enfin, voilà les souvenirs laissés par cette première rencontre avec la médecine russe. Il y a tout de même de quoi être dubitatif, non ?

Démoulé par cayou à l'heure indue de 21:50 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

Les réactions déjà catapultées au sujet de cet article :

    Mirador...?

    Oh, Cayou, une question me tarabuste pour ne pas dire qu'elle me turlupine : que faisais-tu lorsque tu surprenais les malheureux ouvriers "occupés" à siester, à part les prendre... en photo, en faute et en flagrant délit ?
    Tu allais chercher un clairon et tu les réveillais ?
    Ou alors tu les débusquais à coup de pied ? (ce qui, entre nous, n'était pas fait pour arranger ton genou )
    A moins que tu n'aies décidé de les arroser avec un pistolet à eau ou de leur lancer des boulettes de papier avec une sarbacane ?
    D'autres hypothèses sont envisageables mais je ne vais pas dérouler ici le rouleau de papier chiottes de mes idées de m....... ( c'est drôle, il y a des ressemblances dans notre style éminemment élégant et raffiné, tu ne trouves pas ? )
    Côté médecin russe, je lui accorderai le bénéfice du doute : onguent + repos => amélioration.
    Quant à l'arthrose, ben ma foi, elle peut frapper à tout âge, même à 22 ans ( je reconnais que c'est moins fréquent jeune, mais ça peut arriver ). Et puis, il a peut-être voulu dire "tendinite" et la traduction aura eu des ratés.
    Et l'onguent, c'est bien connu, plus ça pue et plus ça tache, plus c'est efficace !
    C'est l'effet placebo ( + repos )
    En tout cas, sur ce coup-là, c'était Cayou - genou.
    Le chou ( dans la soupe) , on l'a eu.
    A quand hibou, joujou, pou ?
    Ah ben tu vois qu'il ne t'arrive pas que des malheurs, tu n'as pas attrapé de poux en Russie.... A moins que j'aie loupé un épisode...
    Des blattoux, des moustiquoux, oui mais pas de poux !!!!!!
    Allez, dans la foulée ( de ton genou réparé ), bisouX

    Catapulté par Glorieuse G....., le 06 octobre 2012 sur les coups de 00:23
  • Ben, si ca n'etait pas mes ouvriers, comme c'etait le cas sur ces photos, je ne faisais rien d'autre que les prendre en photo. Mais du coup, je connaissais certains des coins propices aux siestes et je passais verifier regulierement.

    Il devait y en avoir d'autres que je ne connaissais pas parce que je n'ai jamais attrape un de mes ouvriers en train de roupiller.

    L'arthrose, en russe, ca se dit... 'artroze', donc pas d'erreur de traduction possible.

    Et non, pas de poux en Russie, Dieu merci.

    Catapulté par cayou, le 06 octobre 2012 sur les coups de 13:19

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