10 octobre 2012

Au feu les pompiers – épisode 1/2 : le stock

Nous sommes le dimanche 4 mars 2012. Hier, c’était l’anniversaire de mon grand-père et aujourd’hui, c’est le jour des élections présidentielles russes.

Conformément aux conseils avisés que l’Ambassade de France à Moscou envoie de temps à autre aux expatriés, j’ai évité de sortir en cette journée qui risquait d’être le théâtre de manifestions hostiles ou d’autres agitations potentielles pour motifs politiques. J’ai donc profité de l’un de mes rares week-ends non ouvrés d’une façon fort saine : cloîtrée chez moi avec du chocolat en provenance directe d’Ukraine.

Ce week-end calme et reposant touchait à sa fin et je savourais ses dernières heures vautrée devant un film dans le canapé avec ma collation vespérale. Jusqu’à ce que cet instant d’intense activité cérébrale soit interrompu par un coup de téléphone de D, mon collègue malgache.

Bon, déjà, un appel professionnel le week-end à cette heure tardive, de manière générale, ça n’annonce rien de bon, croyez-en mon expérience. A posteriori, je peux vous confirmer que c’était effectivement le genre d’appel qu’on n’espère pas recevoir.

Je décroche donc, salue jovialement D puis lui demande : « Dis-moi tout D, qu’est-ce que je peux faire pour toi ? »

D : « Tu sais, le stock où tu entreposes le matériel de ton projet, ben, tu vois, là, il est en feu. »

Moi : « Ah ah, ouais ouais, c’est cela oui, et ta sœur ? Bon, c’était très drôle et je suis morte de rire intérieurement mais trêve de plaisanterie. Sérieusement, tu m’appelais pour quoi ? »

D : « Je viens de te le dire, je suis sur mon balcon et je vois qu’il y a un incendie meumeu aux hangars où tu stockes ton matos. »

Moi : « Rha putain, c’était pas une blague ?! »

D : « Eh non. »

Moi : « Fuck. »

Un ange est passé.

Pour ma défense, le collègue en question est un compère que caractérisent son tempérament contagieusement guilleret et enjoué, son humeur badine, son alacrité, son espièglerie, ses blagues et autres pitreries. Un joyeux drille et un sacré boute-en-train donc, c’est pourquoi je ne l’ai pas cru au premier abord.

Moi : « Attends une seconde. »

N’en croyant toujours pas mes oreilles, je suis allée à ma fenêtre et effectivement, je voyais une large et dense colonne de fumée noire s’élever de l’endroit où, approximativement, je situais mon stockage. Je commençais à réaliser l’entendue du désastre et j’ai senti l’adrénaline monter furieusement en moi.

Moi, encore sous le choc : « Tu es sûr et certain que c’est notre stockage ? »

D : « Oui. Il y a Youri [ndla : un autre collègue] qui est allé voir. Il a dit que le feu a pris vers 18h dans le hangar voisin de celui où il y a ton matériel. Bon, là, l’incendie n’a pas encore gagné l’aile où tu stockes mais je vois du balcon que les flammes se sont déjà propagées du premier hangar à celui où tu entreposes tes équipements. »

Moi : « Et merde. Tu crois que je peux aller y faire un saut en voiture pour voir ? »

D : « Non, Youri a pu y aller parce qu’il habite juste à côté et qu’il est arrivé avant les pompiers mais là, ils ont fermé la route donc ça ne sert à rien d’y aller. »

Moi : « Donc en gros, je ne peux rien faire ? »

D : « Non. Enfin, si. Espérer que les pompiers réussissent à éteindre l’incendie avant qu’il n’arrive à la zone où il y a tes équipements. »

Moi : « OK. Je vais espérer alors. Et on verra ce qu’il en est demain matin du coup ? »

D : « Oui. »

Moi : « Ben, écoute, je vais croiser les doigts. Merci de m’avoir prévenue en tout cas. »

D : « De rien ! Allez, bonne nuit ! Je te rappelle demain matin. »

Moi : « OK, merci, bonne nuit aussi. A demain matin alors. »

Et nous raccrochons.

Je ne panique pas encore, me disant qu’il y a de l’espoir puisque les flammes n’ont pas encore gagné la zone où j’entrepose le matériel de mon projet. Je vais tout de même voir sur internet ce qu’il est dit à propos de l’incendie : 2000 mètres carrés en flammes, incendie d’un degré de complexité 2 sur une échelle qui va jusqu’à 5. Je me dis que ça devrait aller et retourne à mon film.

Avant d’aller me coucher, je retourne par acquis de conscience m’informer sur l’avancée des soldats du feu russes et de l’incendie de mon entrepôt : 5000 mètres carrés en flammes, incendie d’un degré de complexité 5. J’ai comme un mauvais pressentiment mais je suis impuissante alors je décide d’aller dormir.

Mon sommeil est agité mais la nuit se passe. Je me réveille tôt et ma première pensée est pour mon stockage. A 8 heures, j’appelle D. Qui m’annonce que tous les entrepôts ont brûlé. Complètement. Les pompiers ont lutté toute la nuit contre le brasier et ils sont encore sur place en train d’essayer d’éteindre les dernières braises, ce qui peut prendre une semaine, voire deux. L’accès à la zone est donc encore interdit.

Des photos de l’incendie en cours sont disponibles .

Nous ne serons autorisés à aller constater l’étendue des dégâts que le mardi matin. Et encore, de l’extérieur de l’enceinte uniquement puisque les pompiers arrosent encore copieusement les débris fumants avec des lances à incendie.

L’eau qu’ils envoient se vaporise instantanément sur les débris encore brûlants et à cause du froid, elle givre tout ce qui est aux alentours. Sur les parties déjà refroidies, elle forme des stalactites de glace.

En approchant de l’entrepôt, ma voiture soulève ce qui ressemble à un abondant nuage de poussière : c’est en fait un mélange de cendre et de suie qui a recouvert les alentours d’une couche grisâtre.

Sur place, des particules de cendres retombent encore. A certains endroits, de faibles flammes sont encore visibles sur ce que j’identifie comme étant des morceaux de palettes incandescents qui continuent à se consumer. Des morceaux de métal ont encore un aspect rougeoyant. Le goudron a fondu aux abords des entrepôts. Les restes de la façade sont noircis par la fumée et déformés. A l’intérieur du bâtiment, que j’avais vu plein, on ne voit plus qu’un ramassis de débris calcinés difficilement identifiables. Il n’y a quasiment plus une vitre intacte, elles ont presque toutes explosé.

Quelques grincements sont audibles, dus aux structures métalliques qui se sont tordues sous l’effet de la chaleur intense de la fournaise et qui sont en train de refroidir en ce matin frisquet où la température extérieure frise les -10ºC. On entend aussi périodiquement l’éclat de petites explosions et quelques crépitements mais en dehors de ces quelques sons provenant de la carcasse du bâtiment et ceux des lances à incendie des sapeurs-pompiers, il plane un étrange silence qu’accompagne l’odeur âcre de la fumée. 

Pour imager l’effet que cette visite a eu sur moi, je vous dirais qu’elle a été comme un parpaing sur la tartelette aux fraises de mes derniers espoirs.

Je constate in situ que la zone où je stockais mes équipements s’est consumée comme tout le reste du bâtiment et ce qui n’était pas inflammable aura été écrasé par la toiture qui s’est effondrée.

Voir les photos ci-dessous, prises le mardi matin.

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En une nuit, j’ai perdu le fruit de plusieurs semaines de travail, mon projet a également perdu l’équivalent de 100% de la valeur marchande des équipements à laquelle viennent s’ajouter le coût de leur livraison et le coût de leur stockage. J’ai pris deux mois de retard sur mon planning.

Le sinistre de cette nuit funeste a donc causé à mon projet un préjudice qui se chiffre en milliers d’euros. Je suis dévastée par cette catastrophe. Certains des équipements avaient été livrés deux jours auparavant après du forcing auprès du fournisseur qui était en retard et avait dépassé les 8 semaines d’attente pour leur production. La seule maigre consolation dans cette histoire, c’est que ce ne sont que des pertes matérielles, aucun blessé n’est à déplorer et personne n’a trouvé la mort dans le désastre.

Epilogue

Concernant les raisons qui ont provoqué en premier lieu cette calamité, deux thèses ont été évoquées, aussi peu crédibles l’une que l’autre.

La première serait que ces entrepôts étaient les anciens locaux d’une usine qui fabriquait du béton. Certains équipements liés à la production de ce béton n’aurait pas été démontés dont, notamment, une pompe installée sur le toit d’un des hangars et qui servait à injecter un additif au béton, additif qui aurait été inflammable. Et comme le circuit de cette pompe n’avait pas été vidangé (depuis 15 ans…), l’additif aurait pris feu à cause d’un mégot jeté par quelqu’un qui fumait sur le toit.

Je doute fortement de la véracité de cette hypothèse qui me semble particulièrement capillotractée. D'une, pourquoi quelqu’un se serait-il trouvé sur le toit des entrepôts un dimanche à 18h ? Et de deux, pourquoi fumerait-il sur le toit alors qu’on pouvait fumer dans l’enceinte pourvu que ce soit à l’extérieur des hangars ? Essaierait-on de nous faire prendre des vessies pour des lanternes ?

La deuxième hypothèse est que l’incendie est imputable à un défaut électrique : des soudeurs tadjiks qui travaillaient dans l’enceinte voisine auraient détourné l’alimentation en électricité des entrepôts pour alimenter leur poste à souder.

Je ne sais pas vous mais moi, je ne gobe ni l’une ni l’autre des deux thèses et j’ai comme la désagréable impression que ceux qui ont avancé ces théories prennent les gens pour des imbéciles.

Quant aux raisons de la propagation rapide et incontrôlable de l’incendie, elles sont par contre assez simples et connues : des locaux pas tout à fait aux normes en matière de sécurité incendie et le stockage de matériaux inflammables (notamment du glycol, des aérosols et de la peinture) qui ont provoqué une réaction en chaîne lorsque le feu les a atteints.

Et en termes d’indemnisation pour ce sinistre, nous pouvons aller nous brosser parce qu’il s’avère que le propriétaire final de ces entrepôts était la ville de Moscou…

Vous avouerez que c'est quand même de la jolie guigne première pression à froid tout ça...

Démoulé par cayou à l'heure indue de 23:43 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

Les réactions déjà catapultées au sujet de cet article :

    Oui, c'est sûr que ça a dû être un sacré coup porté à ton moral, ça !
    Voir ainsi le fruit de plusieurs mois de travail partir en fumée, c'est plus que flippant.....
    Le feu fait peur, à juste titre.... Il n'épargne rien, dévaste absolument tout sur son passage et laisse son odeur pendant des mois.
    Pas cool cet épisode mais, comme tu le dis très justement, pas de morts ou de blessés à déplorer, des pertes matérielles uniquement, aussi douloureuses soient-elles....
    Mais quand même, dur dur à encaisser.....

    Catapulté par Glorieuse G....., le 11 octobre 2012 sur les coups de 14:39
  • Oui, ca a ete dur a encaisser et ca m'a fait du boulot en plus. Et j'en avais deja bien assez a l'epoque...

    Catapulté par cayou, le 12 octobre 2012 sur les coups de 02:11

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