15 septembre 2014

Revival - l'expatriation, suite

... ceci est la suite de la partie 1 disponible ici.

Un changement individuel s'inscrivant dans un changement global : le bestiaire

Vous l'aurez donc compris, une expatriation, ça se prépare. Je sais, je sais, je radote. D'aucuns ne manqueraient pas de sortir charentaises, couches pour adultes et déambulateurs pour fêter en fanfare ma sénilité précoce. Quoique bien intentionnés, ces braves gens seraient dans l'erreur : je considère simplement ce point comme fondamental, ce qui explique mon insistance destinée aux récalcitrants, durs de la feuille ou lents à la comprenure. Je voudrais m'assurer qu'ils aient bien saisi cette nuance capitale sans en arriver à des extrémités barbares comme sortir mon burin du dimanche pour la graver sur marbre et leur faire avaler, de telles méthodes bourrines ne sont pas le genre de la maison en plus d'être prohibées par l'UFSBD.

Cette base étant posée, je vous confesse qu'une nouvelle question m'a sauté aux yeux en écrivant le paragraphe précédent, et plus précisément sa première phrase que j'avais initialement formulée "Une expatriation se prépare très en amont". Avant de réaliser que qui dit "amont"... suppose "aval" ainsi qu'une limite claire entre les deux côtés (oui, mes questionnements confinent parfois aux plus hautes sphères de la capillotraction).
A l'instar du passé, présent et futur, bien discernables quoiqu'en constante mouvance, cette terminologie amènerait à considérer qu'il y a un stade "avant l'expatriation" et une charnière (temporelle, géographique, mentale... ?) qui l'articule avec le stade "expatriation".

Si cette vision des choses est facile à appréhender, c'est une hypothèse simplifiée qui s'avère erronée car trop binaire et trop... simpliste.
Dire "J'ai pris l'avion de point A à point B, ma ville d'expatriation, c'est là que je suis devenue expatriée" est un raccourci trop rapide, on n'est pas en train de faire de l'algèbre booléenne (<= vieux traumatisme d'informatique industrielle).
Le changement de localisation est certes une césure marquant un tournant visible dans l'environnement immédiat de la personne mais tout le cheminement mental inhérent à l'expatriation ne se fait pas pendant les X heures de vol du point A au point B.
Ce n'est donc pas pendant les 3h55 de vol de Paris Charles-de-Gaulle à Moscou Sheremetyevo en ce mercredi 9 août 2006 que j'ai réalisé ce dans quoi je me lançais et toutes ses implications. 

Si ce vol a représenté un pas important dans la concrétisation d'une longue démarche débutée quasiment un an plus tôt, mon départ avant cette date fatidique du 9 août 2006 n'était qu'une lueur blafarde et sans contours dont le halo se devinait à peine dans le lointain d'une pénombre brumeuse.

Dans les airs, clic, je me suis plutôt sentie dans les élytres d'un insecte qui serait venu coller son groin contre un Cormoran 1000W : mon départ a été, disons, mis en lumière après ce déclic. Pour que ce soit bien clair, quoi. Du genre : nuit-jour-nuit-jour-nuit-JOUUUUR EN PLEIN DANS MA FACE.

Je vous dis pas la persistance rétinienne. J'ai eu l'impression de voir le monde au travers de rondelles d'ananas pendant une semaine. Bref, à trop regarder la lumière, c'est comme dans les tunnels : au mieux, on se crame méchamment la rétine, au pire, on (re)devient poussière (car on l'était et on retournera, blablabla, vous connaissez la chanson).

Une fois mon départ couché sur la table d'examen, les pieds fermement arrimés dans les étriers et la lampe braquée sur l'origine du monde version Courbet, je me la suis joué "Nous safons les moyens de fous faire parler" et j'ai passé au crible la mécanique expatriationnaire que j'avais lancée.

Pour être tout à fait honnête, lorsque ma ceinture fut bouclée et que l'avion eut décollé, un joyeux brouhaha s'est déclenché dans ma tête : la foire d'empoigne des petites voix, chacune affirmant tout et son contraire, certaines folâtres promettant monts et merveilles, d'autres me prédisant des scénarios apocalyptiques et les dernières posant beaucoup de questions, beaucoup trop de questions. J'aime autant vous dire que Jeanne de Tir-à-l'Arc, à côté de mon tohu-bohu encéphalique, c'était une pucelle.

Au milieu de cette guillerette cacophonie, une curieuse maxime m'est venue et m'a trotté dans la tête pendant encore longtemps après l'atterrissage : je me suis promis, pour mes proches et moi, de ne pas changer. Le pire, c'est que sur le moment, j'ai trouvé cette idée très belle et très noble, à la limite du chevaleresque : "Non, ma mie, las des guerres et croisades, qu'importe le temps qui passe, l'eau qui aura coulé sous les ponts, les infantes qui auront vu le jour et les ancêtres qui auront trépassé, je ne changerai pas, vous me retrouverez identique, mon coeur battant au même tempo que le vôtre, au rythme de l'amoûûûr".
C'était un voeu pieux assez saugrenu quand j'y repense. Surtout complètement absurde. A la limite de la débilité profonde même.

A qui aurais-je rendu service en ne changeant pas ? Etait-ce possible ? Pourquoi aurais-je voulu ne pas changer ?

Les théoriciens du béhaviorisme avanceraient que tout changement génère une sourde angoisse, une peur qui couve au sein des entrailles, une crainte sous-jacente. Ils argueraient que le changement est une terre inconnue qui nous rend potentiellement désarmé, un nouveau terrain qui peut nous faire sentir impuissant, un futur qui risque de nous faire perdre nos moyens. Rien de rassurant là-dedans, on dirait plutôt un vilain croque-mitaine dont l'ombre dentue vient lécher les orteils du petit enfant effrayé qui sommeille en chacun de nous.

Avec le recul, je m'aperçois que lors de ce changement conséquent, je suis parfaitement rentrée dans cette configuration... Face à la modification qui s'opérait dans ma vie, je me suis dit "Je ne changerai pas" comme on dirait "Nan, j'mangerai pas mes épinards", je campais sur des positions acquises, familières et connues, i.e. réconfortantes. J'étais donc simplement tombée dans l'une des réactions humaines typiques face au changement : le déni. Par pur mécanisme, mon esprit s'est mis sur le pied de guerre, a sorti torches et fourches pour se rebeller. Il a opposé une opiniâtre résistance à cette (r)évolution pourtant initiée par mes soins en se cramponnant de toutes ses griffes à sa situation antérieure.
A l'instar du doudou pour les petits, l'affirmation péremptoire (et aberrante) de "Je ne changerai pas" à laquelle je m'agrippais avait quelque chose de rassurant.
Elle ressemblait à s'y méprendre à une planche de salut quand le tourbillon des courants du monde qui m'entourait semblait prêt à m'engloutir.

Alors qu'en fait, en y regardant de plus près et en arrêtant de lutter contre le courant, non seulement le monde se contentait de suivre son cours et de couler mais en plus, je pouvais flotter et me laisser porter par les flots au lieu de me débattre ou de m'épuiser à remonter à contre-courant. Mon esprit s'étant accoutumé à cette idée,  il a progressivement intégré que même si ce changement pouvait paraître brutal et soudain, il fallait se familiariser avec cet ensemble de nouveautés et apprendre à nager. Et petit-à-petit, j'ai fait le deuil de cet ancien moi, celui qui n'avait jamais pris l'avion, celui qui était d'une timidité maladive, celui qui ne parlait pas vraiment ni russe, ni anglais... Cet autre moi, une partie en est restée là-bas, sur le tarmac de Roissy. J'ai semé au vent d'autres fragments pendant que nous survolions l'Europe. Et le reste a été emporté par le courant du monde pour s'y fondre et s'y déliter.

"Ancien libraire, ancien boucher, ancien coiffeur, ça ne veut rien dire : être un ancien quelque chose, c'est forcément devenir un nouveau quelqu'un."
Daniel Pennac - La Fée Carabine

Ces phases de déni, de prise de conscience, d'acceptation puis d'adaptation me rappellent les préceptes et schémas darwiniens : ceux qui ne s'adaptent pas s'éteignent. Les espèces qui survivent ne sont pas les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s'adaptent le mieux aux changements.

La réaction, ou plutôt les réactions, au(x) changement(s) intéresse(nt) l'humain depuis des lustres. Les philosophes des temps anciens tels Héraclite et Parménide les avaient déjà analysées et avaient échafaudé diverses théories. Charles Darwin a continué dans cette lignée et apporté sa pierre à l'édifice. 

Aujourd'hui, certaines professions ont même été créées en lien direct avec notre monde en perpétuelle transformation : ce sont des accompagnateurs du changement, sorte de chefs de projet de la métamorphose. Quoique leur fonction puisse sembler creuse et aérienne, je peux vous assurer que ce n'est pas de la roupie (ni de la roupette) de sansonnet.
Dans ma propre vie professionnelle, je me suis heurtée à d'authentiques têtes de pioche totalement récalcitrantes à toute modification. Bonjour les levées de boucliers à la simple évocation d'une évolution dans les habitudes, aussi minime puisse-t-elle sembler, pire qu'un village gaulois à la vue d'un romain, je vous jure.
Si chaque individu est différent dans sa réaction au changement, il existe un tronc commun sur lequel la palette des émotions viennent se ramifier, puis fructifier le cas échéant... La peur est la composante systématiquement présente, soit-elle sous la forme d'une légère appréhension diffuse ou d'une profonde terreur déraisonnée, clairement affichée ou (mal)adroitement dissimulée.
C'est pourquoi se confronter au changement suppose une certaine dose de courage : il faut affronter sa peur et la gérer.

"There are those who say fate is something beyond our command, that destiny is not our own. But I know better. Our fate lives within us. You only have to be brave enough to see it." - Brave (toujours avoir des références solides pour être plus crédible)
"Certains disent que le destin est quelque chose au delà de notre pouvoir, que la destinée n'est pas nôtre. Mais je sais qu'ils se trompent. Notre destin vit en chacun de nous. Il faut juste être suffisamment courageux pour le voir" - Rebelle

Le profil escargot ou profil "Novy"

On s'aperçoit dans ces atmosphères de réformes que certains manquent cruellement de courage et rentrent dans leurs coquilles à la façon de veules escargots au moindre contact ou souffle d'air.
Avec ce type de gastéropodes, point de salut pour vous, ils vous en feront baver : même si vous les dopez, ils resteront les plus difficiles à faire avancer dans le changement.
Pour les reconnaître, l'un de leurs signe distinctifs est qu'ils sont du genre à fonctionner avec des méthodes obsolètes et souvent périmées qu'ils nomment pompeusement "à l'ancienne", qualificatif que j'ai tendance à n'aimer que dans le cas de la moutarde.
On serait encore à l'ère des dinosaures, ces étranges (et très agaçants) énergumènes seraient les premiers à se faire bouffer par les ty-rex à la mode darwinienne : avec une petite persillade et une fourchette à escargots, je ne vous dis que ça.
Malheureusement, pour des raisons encore non élucidées, il est interdit par divers codes moraux ou lois et par la bienséance de déguster ses collègues avec un petit beurre à l'ail. On risquerait les prud'hommes à ce qu'on dit. Dommage, car j'aurais particulièrement aimé me munir de beaux aulx frais et en farcir certains confrères. La recette ne dit pas où les gousses doivent être insérées, je laisse libre cours à votre imagination en la matière.
Trêve de recettes de cuisine, laissez-moi vous expliquer en quoi cette catégorie de personnages a la très noble capacité de vous faire sombrement chier lorsque vous êtes chef de projet. 

En gros, lorsque vous êtes à ce poste, imaginez que votre tâche, si vous l'acceptez (ou pas, c'est pareil), soit de faire bouger une enclume. Ah ah, ouais, facile, c'est juste lourd (dans tous les sens du terme), une enclume. Une bonne paire de bras avec des biceps élevés en plein air (ou au pire, un transpalette) et le tour est joué.
Oui mais en fait, il faut préciser que si vous voulez éviter de passer par la case prud'hommes, vous n'avez pas le droit de toucher votre enclume. Encore moins de la pousser, de lui filer de grands coups de pied dans le derche ou de la mettre en mouvement dans le droit chemin à grand renfort de coups de gourdin (méthode de dressage fréquemment employée par les trolls pour débourrer les ptérodactyles). Eh oui, c'est bête hein !?
L'enclume doit se mettre en mouvement de son propre chef. Balèze, hein. Et pas du tout paradoxal. Vous comprenez la force de persuasion dont vous devez faire preuve ?

Ou alors, vous avez l'option de contourner le problème et de ruser en déplaçant ce sur quoi elle repose.
Comme on ne se complaît ni dans la médiocrité, ni dans la facilité (car "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire", dixit mon grand-père qui aime citer Corneille au lieu de simplement se réjouir de l'obtention de mes divers diplômes), dites-vous qu'en sus, histoire de vraiment pimenter les (d)ébats, l'enclume en question est boulonnée au sol par des années d'habitude. Et la routine, ce sont de vieux boulons rouillés aux têtes complètement érodées, comme ceux des abattants de toilettes avant que d'ingénieux visionnaires les conçoivent en plastique.

Maintenant que vous avez toutes les données du problème, vous comprendrez que ce n'est pas une partie de plaisir.
En fait, il ne vous reste pas 36 solutions : on est dimanche, vous passez chez Leroy Merlin, achetez une scie à métaux et décapitez les boulons, kamoulox. Si toutefois vous n'en veniez pas à bout, vous avez l'option Kiloutou : louez une bonne pelleteuse pour creuser sous l'enclume et hop, problème réglé.

Le profil bougie ou profil "Niala"

D'autres profils voient ponctuellement la flamme de leur courage vaciller lorsque soufflent les vents frais des changements. Ceux-là vont parfois avancer timidement mais il vous suffit d'abriter et de protéger leur flamme du creux des mains ou en la mettant dans une lampe-tempête pour restaurer leur confiance et les aider à avancer. C'est le profil le plus couramment rencontré, heureusement : dans l'ensemble, des gens de bonne volonté qu'il faut mettre en confiance. Une fois en place, ils émettent une douce lumière stable et douce. Là, tout se passe bien pour vous.

Le profil girouette ou profil "Ciré"

Il y a également ponctuellement des personnages qui, au contraire, frisent une téméraire inconscience. Ceux-là sont à la fois indécis et décisionnaires : ils savent prendre des décisions mais ils en changent toutes les 5 minutes, commencent tout mais ne finissent rien, jettent à intervalles réguliers toutes les cartes de leur jeu qui finalement ne leur plaît pas pour tout recommencer à zéro. Enfants, ils devaient changer de jouets toutes les secondes. Impatients, insouciants, tempétueux, éternels insatisfaits, la girouette de leurs envies et décisions tourne au gré du vent et ils ont souvent la capacité de concentration de -oh, regarde, un écureuil !
Ces personnes sont particulièrement épuisantes car elles débordent souvent d'énergie et ont tendance - en bonus - à être caractérielles. La grande difficulté est qu'il faut essayer de leur faire adopter des changements cadrés et définis tout en contrôlant et filtrant la myriade de modifications qu'elles essaient d'initier de leur propre chef.
Pour arriver à canaliser leur inconstance, il faut perpétuellement les surveiller, leur mettre une laisse et dresser des garde-fous quand leur déviation est trop marquée, tout en gérant en parallèle la frustration engendrée. Ces quelques fougueux donnent vraiment l'impression d'avoir pris le mors aux dents. Ils ont donc besoin de quelqu'un capable de tempérer leurs grands élans et de les cadrer pour qu'ils ne partent pas en feu follet qui, en brûlant les étapes, coure le risque de se brûler les ailes.

Tout ce laïus pour vous expliquer que malgré les apparences et la terminologie au premier abord un peu creuse d'accompagnateur du changement, gérer la mutation est donc un challenge managérial très délicat.

Orchestrer un changement conséquent est tout sauf anodin, c'est un véritable projet. Dans le chantier d'une transition, on déplace esprits et mentalités au lieu des parpaings ou gravats et on fait levier avec la communication à la place du pied de biche. Autres méthodes, autres moyens mais in fine, des ressemblances évidentes sur le processus.
J'ai par ailleurs constaté dans la gestion de projet et donc, dans l'accompagnement du changement certaines similitudes avec la parentalité.
Comme dans l'éducation d'un enfant, les gens doivent être pris par la main et accompagnés lors des grandes transitions.
On n'envoie pas un enfant tout seul à son premier jour d'école. On le prépare en lui expliquant au préalable les choses et en lui achetant un cartable, on le guide vers l'école les premiers temps, on répond à ses questions en s'assurant que tout se passe bien puis, progressivement, on le laisse prendre son envol en solo une fois qu'il a bien intégré que cette réforme n'était pas une punition, qu'elle était permanente, normale et bonne pour lui.

Le changement amené de façon brutale à la mode douche écossaise est traumatisant psychiquement comme physiquement. Il revient à avoir recours à la violence et devrait être évité autant que possible.

Pour que ma position soit moins manichéenne, je nuance mon propos en précisant que s'il existe certains grands principes dans la gestion de projet, le coeur de ces métiers est le relationnel, une science qui n'a rien d'exact et comme dans le cas des parents, quelles que soient les méthodes employées, ce ne seront jamais les bonnes.
Un chef de projet a un rôle où il ne peut espérer la perfection. Son quotidien est la gestion de l'imperfection et la quête du moins pire pour que le projet aille à tout prix de l'avant, quand bien même son avancée doive se faire en rampant sur une route tortueuse, défoncée et jonchée d'obstacles. C'est donc une fonction assez ingrate même si nécessaire dans la majorité des cas. A noter que ponctuellement, il vaut mieux qu'il n'y ait rien plutôt qu'un mauvais chef de projet agissant comme un boulet ou une organisation à la va-vite tellement mal ficelée qu'elle va démotiver acteurs et piliers du projet. Ces cas de figure sont néanmoins tout à fait marginaux.

Le plus souvent, la nomination d'un chef de projet est impérative, au même titre qu'un navire doit avoir un capitaine ou que le changement devrait systématiquement être accompagné. Hélas, comme mentionné précédemment, l'accompagnement est un véritable projet qui demande donc du temps, des ressources, des moyens et a donc un coût. En l'absence de l'une des composantes nécessaires, un raccourci va être fait et les mutations auront un caractère violent. Dans d'autres cas, tous les ingrédients sont à disposition mais... il y a un mais.

Vous savez qu'il existe partout des pratiques commerciales où l'aspect financier prend le pas sur l'éthique et la morale. Nous le savons tous, ici-bas n'est pas un monde d'enfants de choeur. Le genre de pratiques -douteuses quoique d'une logique implacable- auquel je fais référence est celui par exemple des constructeurs automobiles dans le cas de composants défectueux sur des modèles de véhicules commercialisés.

Pour schématiser, la décision de rappeler ou non les voitures est prise sur la base d'un calcul simple, à la limite du trivial : le coût du rappel est-il supérieur au coût d'éventuels dommages et intérêts à verser dans le cas d'un accident dû au composant défectueux, ceci étant bien sûr pondéré par des probabilités d'occurrence, des degrés de gravité et les divers risques associés ? Si le coût du rappel est supérieur, les véhicules seront laissés en circulation, tout simplement.

Sur le même principe, la décision de ne pas accompagner le changement peut être prise sur des critères financiers si le tribut humain et les dommages collatéraux ont un coût inférieur à celui du projet de guidage.

Bien qu'une situation de changement brutal amenée sans aucune aide soit loin d'être idéale pour le bien-être humain, il faut faire avec car c'est généralement le seul choix possible (le seppuku n'est pas considéré ici comme un choix). Il faut aussi noter que l'apprentissage de nouvelles configurations, méthodes, entourages, etc., quand bien même doive-t'il se faire dans la douleur et la précipitation, a toujours une part bénéfique, même si du recul est parfois impératif pour s'en apercevoir.

En l'occurrence, les changements peuvent se targuer d'être le seul moyen (efficace) de renforcer son adaptabilité qui, rappelons-le, est un atout encore plus fort que l'intelligence ou la force physique (mais oui, les théories darwiniennes, tout ça...).

"L'adaptabilité s'acquiert par l'expérience du changement"
Daniel Jouve

Je sais que ces considérations font un peu ressembler le monde à une jungle impitoyable mais sous nos dehors prétendument civilisés, ne sommes-nous pas restés au fond de nous des Tarzan et des Jane (ou des Cheetah pour certains, c'est selon) ?

Au delà de cette interrogation,  si l'adaptabilité ne peut être qu'un atout dans un monde où, comme Bouddha l'aurait mentionné "Il n'existe rien de constant si ce n'est le changement", est-elle une arme suffisante pour faire face à tout ce que la vie a à déverser sur nos épaules ?

Un certain BL a dit : "Don't get set into one form, adapt it and build your own, and let it grow, be like water" - "Ne soyez pas paramétrés sous une seule forme, adaptez-la et construisez votre propre forme, et laissez-la grandir, soyez comme l'eau".

L'eau, fluide et adaptable par excellence, est forte, elle vient à bout de la pierre et du feu, elle trouve toujours son chemin et façonne les paysages. Mais l'eau n'est pas invincible : il suffit du gel pour l'immobiliser et de chaleur pour lui faire prendre une forme affaiblie.

A noter que le changement de forme est la faiblesse de l'eau alors qu'il est la force d'autres entités : le camouflage est notamment la force de certains phasmes ou du caméléon, la modification de sa forme est la stratégie du hérisson. 

Mais cette force a ses limites et elle n'est pas toujours suffisante. Le pauvre caméléon aura beau passer par toute la palette chromatique,  il ne fera jamais le poids face à une tronçonneuse. Le hérisson pourra se mettre en boule, s'il rencontre une roue de camion, il n'est pas donné gagnant. Il est donc certains changements que l'adaptabilité seule ne peut aider à encaisser.

"Le caméléon croira toujours qu'il suffit de changer de forme pour échapper à tout" Frank Herbert - Le Messie de Dune

Dans ces cas-là, comment sauver notre caméléon et notre hérisson ? On appelle Brigitte Bardot à la rescousse ? Hm. Non. Alors quoi ?

Si d'eux-mêmes, le hérisson et le caméléon avaient pu observer et analyser le monde qui les entourait, ils en auraient eu une meilleure conscience, ce qui leur aurait permis de percevoir et identifier les zones de danger pour adopter une stratégie d'évitement consistant simplement à se mettre hors de portée.

En effet, dans ce cas de figure, ni le hérisson, ni le caméléon ne peuvent contrer ou gérer un changement de la taille d'une tronçonneuse ou d'un camion, question à la fois d'échelle et de nature. C'est bien la combinaison des deux qui fait que nos deux petits animaux ne peuvent influer sur les deux machines. En modifiant l'un des deux facteurs, tout est rendu possible : un clou ou un pachyderme sont capables de s'y mesurer.

D'autres solutions pour que les hérissons de notre monde ne soient pas écrasés sous les roues des grands changements seraient qu'ils s'unissent et suivant ce consensus, gèrent ensemble l'arrivée des camions. Ou que les pachydermes et les clous aient la capacité de contrôler la course des camions pour protéger les hérissons. Ou que ces mêmes pachydermes et clous mettent en sécurité les hérissons dans un endroit sûr. Mais tout ceci n'est qu'un idéal et relève de l'utopie. Clous et pachydermes n'évoluent pas dans le même monde que nos hérissons et caméléons... Il n'est même pas sûr que les uns ait conscience de l'existence même des autres. Nous arrivons donc dans une impasse et je vais m'arrêter donc là.

Il faut se faire à l'idée que les hérissons continueront à être parfois écrasés par les camions et les caméléons trucidés à coups de tronçonneuse, victimes collatérales involontaires des changements...

 

Qui part ? Un typologie des profils d'expatriés

Bien que je sois intimement persuadée que vous soyez dotés d'esprits perspicaces, je me permets de préciser quelques évidences sur le profil des potentiels candidats à l'expatriation... Contrairement à certains stéréotypes, les personnes qui s'expatrient ne sont pas :

  • forcément plus riches que la moyenne : je suis partie en ayant une bourse de l'état français attribuée sur critères sociaux et au moment de mon départ, mon compte en banque était débiteur à hauteur de 400 €. Un solde de moins 400 € donc. Et parmi les expatriés croisés sur le chemin, il y avait certes des personnes d'origine aisée ou plus qu'aisée mais d'autres venaient de milieux tout ce qu'il y a de plus modeste.
  • forcément titulaires d'un Bac+5 ou un doctorat : il est vrai qu'il est difficile de prévoir une expatriation avec uniquement le Bac (ou moins) en poche, ce qui laisse potentiellement plus de 60% de la population sur le carreau. Par contre, des personnes peu ou pas diplômées mais avec des années d'expérience ou des expatriés partis avec un Bac+2 ont brillé parmi les gens rencontrés à l'export.
  • forcément expérimentés et dans la force de l'âge : Ubifrance est un véritable tremplin pour jeunes diplômés sans expérience professionnelle. Que ce soit par le biais du V.I.E. ou le V.I.A., les possibilités et opportunités de s'expatrier existent !

Tout ceci pour dire que ce qui paraît impossible ne l'est que jusqu'à ce qu'on l'ait rendu possible.

Par contre, une prédisposition commune à la plupart des expatriés rencontrés et qui n'est pas un critère objectif est l'ouverture d'esprit. Un esprit introverti, hermétique et/ou scellé par un chauvinisme primaire, des positions ultra-conservatrices ou des préjugés misanthropes a peu de chance de réussir à l'export. L'expatriation n'a pas un rôle d'ouvre-boîte pour les bocaux fermés. Pour ça, il existe les manches de petites cuillères, l'eau chaude et les gants de vaisselle, en vente partout.

Au delà de ce point, difficile de brosser un portrait de l'expatrié typique. Je peux par contre vous fournir mon jugement partial - et parfois un peu délatoire - construit lors de mon vol stationnaire au dessus d'un nid de coucou sur les profils-types des expatriés rencontrés sur le terrain, liste non exhaustive et pas forcément très tendre mais que voulez-vous, on m'a doté d'yeux et je m'en sers pour regarder.

La catégorie des touristes

  • L'intouchable : il considère que son inscription au registre des Français à l'étranger lui confère une haute protection par les saints pouvoirs de l'Ambassade ou du Consulat. En conséquence, cet expat' a l'impression de bénéficier d'une immunité diplomatique. Il s'estime donc privilégié ou tout puissant et, sous couvert de son immunité, il se permet de frayer dans des zones grises de la morale. Au lieu d'avoir conscience qu'il est sous le joug des lois de son pays d'origine et de celles de son pays d'accueil, cet expat' généralement superficiel et à la moralité discutable croit à tort que ses actions ne sont plus régies par aucun code. Il se pense donc en terre promise ou dans une sorte de zone de non-droit et se croit tout permis. Ceci est encore plus vrai quand il est expatrié dans un pays où sévit la corruption. Son aisance financière constitue parfois pour lui un passe-droit : ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre contre un billet.
  • L'adolescent attardé : cet expat' était engoncé dans une routine bien ordonnée et politiquement correcte quand il était dans son pays d'origine. Il vit son expatriation comme une libération du carcan du bon ton et comme une possibilité de retourner à son adolescence ou de la vivre de la façon débridée à laquelle il rêvait. Il a laissé ses chaînes et son abnégation au pays pour ne plus servir que ses propres intérêts et satisfaire ses plaisirs les plus égoïstes. En conséquence, il se transforme en fêtard invétéré qui flirte avec les extrêmes de l'hédonisme ou des doctrines épicuriennes. Il écume tous les week-ends -et parfois en semaine- les bars, les troquets, les boîtes de nuit puis les boîtes d'after qui le cueillent rond comme une queue de pelle au petit matin après ses nuits pantagruéliques de bombance et de ripaille à consommer sans modération nourriture, boissons alcoolisées et autres produits psychotropes plus ou moins licites qu'il a trouvé dans les bas-fonds de la vie nocturne. 
  • Le touriste sexuel : fort de son insuccès auprès des représentantes du sexe opposé dans son pays natal, il profite de son expatriation pour consommer des produits locaux. Il faut dire qu'il est facile de ferrer de beaux poissons ou des sirènes à l'étranger, il suffit d'indiquer subrepticement qu'on est étranger : les stéréotypes font le reste. Les proies sont attirées par la grosseur du... portefeuille de notre expatrié. Les relations sont donc particulièrement intéressées, qu'elles soient pour l'argent ou la promesse d'un changement de passeport. L'expat', quant à lui, se fiche bien de savoir si les cibles s'offrent à lui pour sa beauté extérieure, sa beauté intérieure ou d'autres raisons moins avouables, le simple fait de pouvoir fourrer son frétillant dans de la chair jeune et fraîche lui suffit. Que la proie puisse être sa fille ou sa petite fille lui importe peu, il est peu regardant du moment que ses fantasmes lubriques sont satisfaits même si pour ceci, il faut naviguer en eaux troubles, sa morale est un peu floue et ce qui est droit chez lui n'est pas forcément son esprit mais plutôt ce qu'il cache en dessous de sa ceinture...
  • Le rongeur : cet expat' est la caricature de l'enfoiré vénal qui a les dents si longues qu'elles en rayent par terre. Il fonctionne comme un écureuil : il va tout faire pour amasser le plus de glands possible avant l'hiver de son retour au pays. Tant pis si pour atteindre son but, il faut écraser quelques compères écureuils pour leur piquer leurs noix et noisettes ou saccager la forêt locale pour accélérer la récolte. Il veille jalousement sur ce qu'il stocke dans son coffre à la façon de Picsou et gare à celui qui s'aviserait de taper dans ses réserves ou d'entraver son pillage des réserves locales de glands. 
  • Le greffon : cet expat' a été transplanté lors d'une greffe. C'est typiquement le profil de la femme qui a suivi son mari dans un pays qu'elle n'a pas choisi. Elle est constamment sous immuno- ou anti-dépresseurs et s'efforce de recréer un ersatz de son pays d'origine avec d'autres greffons. Elle est proche du quartier de l'Ambassade et organise avec ses amies-greffons des soirées bridge, des ateliers confection de sacs à cookies ou des repas francophones où on mange de la nourriture française avec des Français en discutant de la France ou en parlant avec mépris du pays où l'on se trouve qui est considéré comme une terre hostile peuplée d'arriérés non civilisés et incultes.
  • Le planqué : cet expat' a vécu son lot d'histoires glauques dans le milieu professionel de son pays d'origine. Sa direction et son entreprise ont donc pris la décision de le mettre à l'écart en l'envoyant en exil pour se mettre à l'abri. L'expat' indésirable est en quelque sorte puni et éloigné pour que l'étendue de son incompétence n'agisse que dans des cercles restreints et moins stratégiques.

La catégorie des intégrés

  • Le carriériste : cet expat' sait que de nos jours, les réseaux tentaculaires ont le vent en poulpe. Avec son port altier, il mène donc sa barque dans les eaux professionnelles pour glâner les connexions et les contacts afin d'enrichir son network et son CV.
  • Le perdu : cet expat' pusillanime s'est retrouvé dans le courant de l'expatriation un peu par hasard. L'opportunité s'est présentée. Il n'a pas dit non. Ni oui. C'est souvent quelqu'un agité de tourments cycliques et dévastateurs qui se cherche. Il s'est dit qu'il allait peut-être pouvoir se réaliser dans l'expatriation. En quête de lui-même, il tâtonne et fait de timides tentatives pour se trouver. Et parfois, ça marche.
  • Le colonisateur : cet expat' se positionne en élitiste conquérant. Cet aventurier impérialiste s'est donné pour mission de prêcher la bonne parole et d'évangéliser ce qu'il considère un peu comme la lie de l'humanité. Il va tenter de faire rayonner la culture de son pays d'origine et de révolutionner la vision des locaux sur ledit pays.
  • L'écrivain romantique : pour cet expat', l'expatriation fonctionne un peu comme une agence matrimoniale. Il recherche une romance binationale en plus d'une page blanche sur le plan sentimental. Il repart souvent au pays avec dans ses valises un mariage et une femme ou un mari local(e).
  • Le baroudeur : cet expat' est un citoyen du monde sans attaches. Il bourlingue avec son sac de marin de port en port. Ses tribulations ont valeur de voyage initiatique. Le monde est sa maison et son chez-lui est dématérialisé.
  • L'adrenaline addict : pour cet expat', les challenges de l'expatriation sont une drogue. Il s'expatrie de pays en pays et après avoir goûté à l'adrénaline de l'adaption, il n'arrive plus à s'arrêter. Un retour au pays faisant bien pâle figure après l'excitation de l'arrivée dans un nouveau pays et une nouvelle culture.

La catégorie des assimilés locaux

  • L'éponge : cet expat' est une philanthrope qui chemine les yeux grands ouverts en observant les comportements humains en consignant les différences de culture. Il s'adapte aux us et coutumes de son pays d'adoption pour mieux en comprendre les mécanismes. L'expatriation est pour lui une éprouvette humaine et sociologique.
  • Le bon samaritain : cet expat' chevaleresque au regard bienveillant vivant parfois dans des conditions spartiates se donne pour mission de secourir la veuve et orphelin. "Cet homme pur marchait loin des sentiers obliques vêtu de probité candide et de lin blanc" - Victor Hugo. Il essaie de son mieux d'améliorer la vie des locaux.
  • Le passionné : cet expat' est un amoureux émerveillé et candide de son pays d'adoption. Il est en quelque sorte un bisounours innocent et ingénu qui accepte sans exception tous les côtés de la culture du pays dans lequel il se trouve.

Chercher à mettre des personnes dans des cases, des boîtes, des tiroirs et des catégories n'est pas aisé en plus d'être une démarche erronée. Par contre, créer ces catégories peut aider à saisir les grandes composantes qui motivent un expatrié sans bien sûr saisir toute la complexité intrinsèque à chaque humain et propre à son histoire.

J'ai lu quelque part : "Nous ne sommes pas des êtres humains qui vivent une expérience spirituelle, nous sommes des êtres spirituels qui vivent une expérience humaine.". J'aime bien cette citation car au de là des aspects peu reluisants que je vous ai indiqué dans la catégorie des touristes, il est rassurant de constater que même en restant lucide, tous ne sont pas des touristes, il y a réellement de belles âmes à croiser dans un processus d'expatriation. Je vais clore ce chapitre sur une citation de Montaigne : "Les belles âmes, ce sont les âmes universelles, ouvertes et prêtes à tout, si non instruites, au moins instruisables."

 

Pourquoi partir ?

Je reste intimement persuadée que la décision de partir est systématiquement mûe par deux composantes principales, certes réparties dans des proportions ou des disproportions variables, mais dont la simple existence aboutit immuablement au choix de mettre les voiles.

Je considère également que la résolution de s'en aller est en réalité prise bien en amont de la moindre délibération, bien avant même d'y penser, de larguer les amarres et bien avant le départ effectif.

Par ailleurs, je suis convaincue que cette décision reste en fait latente longtemps. Certaines circonstances, que j'ai appelées ci-dessus composantes, forment un terrain propice à la germination de cette idée. Puis, de fil en aiguille, l'idée larvée devient un embryon, pousse, éclos et s'ouvre sur le grand départ.

Quels sont donc les fameux ingrédients du départ ? Les expatriés se mettent souvent des oeillères et ils ne vous répondront jamais ni de façon totalement honnête, ni de façon totalement objective. D'une part, parce que les raisons qui ont mené au départ sont parfois plus ou moins avouables et d'autre part, je suis certaine que peu d'expatriés prennent réellement le temps d'analyser sérieusement les causes profondes de leur départ, ils n'en sont donc que rarement conscients. Et pour les rares individus qui ont une capacité d'analyse supérieure à celle d'un bulot avarié, ils ne prennent le temps de se pencher sur la question qu'après leur retour...

Ainsi, si vous posez la question à un spécimen lambda d'expat', vous pouvez être à peu près sûrs que vous obtiendrez une réponse... standard. L'éventail synthétique des motivations les plus banales évoquées est un départ "pour l'aventure", "pour l'argent", "pour le travail", "parce que rien ne me retenait", "c'est le hasard", "parce que j'en ai eu l'opportunité", "parce que ça fait bien sur le CV"... Elles ne sont pas fallacieuses mais ces raisons partiellement vraies ne sont que la partie émergée de l'iceberg.

Pour ma part, l'historiette que j'ai resservi quasiment à chaque fois qu'on m'a posé la question, et Dieu sait qu'on me l'a posée en 6 ans, était : "Parce qu'en première année d'école d'ingénieurs, on avait la possibilité de choisir une troisième langue. Il y avait chinois, arabe et russe. Par élimination, j'ai choisi le russe. Et puis en deuxième année, on nous a martelé qu'il était bien d'effectuer une partie de sa scolarité à l'étranger. Je me suis dit que j'avais fait du russe et que... pourquoi pas ?". Si cette histoire n'est pas un mensonge, ces quelques coïncidences hasardeuses et prosaïques sont très loin de décrire en détail les raisons qui m'ont poussée à partir.

Je ne vais pas les détailler ici, ce serait long et inintéressant en plus d'être personnel et privé mais je vais vous parler de façon générique des deux fameuses composantes qui, selon moi, mènent au départ.

La dynamique du départ est très proche de celle de l'âne et de la carotte. Sauf que pour l'expatriation, on ajoute à ce tableau un loup posté derrière l'âne. Ou un bâton, ça marche aussi.

Le bâton ou le loup, ce sont les choses que l'âne-expat' fuit. Il s'en éloigne parce qu'elles sont désagréables, difficiles à gérer, insolubles et qu'il a besoin d'une pause. Il a l'espoir qu'en mettant de la distance entre elles et lui, il pourra respirer un peu.

Prendre la tangente par couardise n'est certes pas très reluisant mais c'est une attitude compréhensible et humaine. Les expat' sont donc des pleutres. Et ça n'est pas plus grave que ça, on l'est tous un peu, n'est-ce pas ?

Parmi ces éléments que l'âne fuit, on peut citer par exemple des relations conflictuelles avec sa famille ou son compagnon/sa compagne, des ennuis financiers, un ras-le-bol de l'environnement quotidien, une sensation de décalage dans son milieu, une fatigue de la routine, une absence de perspectives professionnelles dans son entreprise, des questions existentielles qui ne trouvent pas de réponse, un mal-être, une peur permanente...

Quoiqu'il en soit, l'âne croise les sabots pour que ces éléments se résolvent d'eux-mêmes pendant qu'il est à l'étranger. En tout cas, il en caresse l'espoir même si au fond, au delà de son déni, il sait pertinemment que rien n'est aussi simple. L'âne est en quelque sorte une version moderne de Bucéphale et son ombre est ce qu'il fuit. En s'expatriant, il marche droit vers le soleil. Il ne voit plus son ombre et regarde vers l'horizon mais il sait consciemment ou inconsciemment que son ombre le suit partout et qu'il faudra qu'il y fasse face un jour ou l'autre. En partant, il procrastine cette confrontation qu'il redoute et esquive. Mais il pourra y revenir à son retour en s'étant reposé et peut-être même en ayant un nouveau regard ou un recul neuf conférés par son expatriation.

Notre âne Bucéphale est aussi motivé par une carotte (disposée devant lui, pas derrière, allons, messieurs, dames !). L'âne rêve de cette carotte idéale et il est prêt à tout pour l'attraper. Il va vers cette carotte nimbée d'un halo divin et va faire preuve d'un courage surprenant pour s'en approcher. Cette carotte est tout ce à quoi il aspire sans pouvoir l'atteindre : une page blanche, de nouvelles possibilités de vie, de l'amour, de l'argent, une belle carrière, de l'aventure, des expériences humaines, des rencontres, réaliser ses rêves... Il place beaucoup d'espoir dans ce (nouveau) départ, se disant que celui-ci s'apparente à une seconde chance voire à une renaissance, à une opportunité de remédier à ce qui n'allait pas, de faire les choses différemment ou d'avoir une vie plus proche de ses idéaux, de concrétiser ses fantasmes, de sonner le glas de la course-poursuite aux chimères...

ane et loup_1

Ces deux composantes -la carotte et le loup/bâton- sont les deux moteurs qui poussent l'âne-expat' à partir. Elles sont souvent inégalement réparties mais toujours présentes. L'expatrié est donc un pleutre courageux et son expatriation est donc confite d'ambivalence. C'est en partie pour cette raison qu'elle est si difficile à comprendre et que l'expatrié se heurte à l'incompréhension à cause d'une décision qui est absconse pour son entourage. Entourage qui a souvent une vision idyllique de l'expatriation : il l'idéalise, la considère comme le départ vers une sorte de paradis ou un éden, pense au fait que l'expatrié va gagner plein d'argent, parfois en est un peu jaloux. Et le pendant de ces considérations sont des questions telles que "Mais pourquoi tu pars ? Tu ne nous aimes plus ? Tu nous abandonnes ? Tu ne reviendras pas ?". Elles sont légitimes mais il est compliqué d'y répondre et même si l'expatrié s'efforce de rassurer son entourage, l'inquiétude est latente. Et voisine de palier avec la jalousie. Qui, contrairement aux interrogations et angoisses, n'est pas justifiée : l'expatrié va effectivement retirer du positif de son expatriation, de l'argent, de l'expérience, des souvenirs, des relations, des amis, etc mais à un prix. Il faut bien comprendre que l'expatrié fait des sacrifices pour obtenir ces éléments.

On n'a rien jamais sans rien et dans aucun pays, on ne peut avoir le beurre, l'argent du beurre, le sourire de la crémière, ses miches et ses meules. Les sacrifices sont divers et variés mais on peut mentionner le fait qu'il est difficile de perdre tous ses repères, d'abandonner la facilité et le confort d'une vie bien réglée et installée, de ne pas arriver à communiquer avec les personnes au quotidien à cause des barrières de la langue, d'être loin de ses proches, de ne pas les voir régulièrement, au mieux en pointillés, de manquer des moments importants de leurs vies, d'être seul dans un pays étranger sans avoir personne à qui se confier dans les moments de découragement, de faire face à des frustrations quotidiennes parce qu'on ne comprend pas la langue, la culture, les moeurs,...

 

... suite au prochain épisode...

 

Démoulé par cayou à l'heure indue de 01:47 - Commentaires [2] - Permalien [#]

Les réactions déjà catapultées au sujet de cet article :

    Forte intéressante cette plongée dans les méandres abyssaux et tourmentés d'un cheminement personnel.
    On peut se la jouer Bucéphale à tout âge, d'ailleurs...
    La possibilité de changement, c'est aussi faire confiance à son intuition, à des signes, des occasions qui se présentent, être à l'écoute.
    Et, au quotidien, parce que ça peut aider à avoir du recul sur les évènements de notre vie, j'aime bien aussi la philosophie des 4 accords toltèques...

    Catapulté par Caribou, le 16 septembre 2014 sur les coups de 01:46
  • Merci ! Et merci pour les accords toltèques, je ne connaissais pas.

    Catapulté par Cayou, le 17 septembre 2014 sur les coups de 21:14

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