12 octobre 2012

Dans la série “ça n’arrive qu’à moi” : Midnight Express

Nous sommes un jour de semaine à l’automne 2009. Si vous avez bien suivi, j’officie encore à Voskressensk, je loge à Kolomna et je travaille toujours comme une dératée. Mes journées commencent tôt et se finissent tard. Celle-ci en particulier.

Vers 23h, je me couche et effectue un plongeon immédiat dans un sommeil réparateur à l’instant où mon visage effleure mon oreiller. Je dors paisiblement quand je suis brutalement tirée des bras de Morphée par la sonnerie stridente de mon téléphone. Je regarde l’heure en grommelant : 00h13. Puis je chausse mes lorgnons pour lire le nom de la personne qui m’importune à cette heure tardive : Vova, mon chef de chantier de l’époque. J’ai déjà mentionné que les coups de fil des collègues à des heures indues ne sont jamais de bon augure. Cet appel a été l’un de ces coups de fil qui m’ont permis d’échafauder cette brillante théorie.

Mal réveillée et mal lunée, je décroche. Vova entend ma voix pâteuse et me dit qu’il est désolé de me réveiller. Il est bloqué à Moscou parce qu’il a loupé la dernière elektrichka pour Voskressensk où il habite, il n’a nulle part où passer la nuit à Moscou et il doit être à l’usine demain matin, enfin, aujourd’hui. Bref, il est dans la mouise. Puis il me demande si je peux venir le chercher en voiture à Moscou.

Comme toujours, je suis d’une humeur exécrable au réveil et je l’envoie balader en l’informant de façon fort peu amène que la perspective de me farcir quatre heures de route en pleine nuit en ayant dormi une heure parce que monsieur a loupé son train ne me sied pas. Surtout qu’en très gros, qu’il ait raté son elektrichka, je m’en cure l’anus avec un vilebrequin, ça n’est pas mon problème.

Malgré tout, je ne suis pas si méchante que ça et mon bon cœur prend le dessus en lui suggérant de couper la poire en deux. Pour m’économiser du temps et de l’énergie, je lui propose donc de venir le chercher à Bronnitsy, à mi-chemin entre Moscou et Kolomna, et qu’il se débrouille pour trouver un moyen d’aller jusqu'à Bronnitsy, en taxi s’il le faut. La proposition semble lui convenir. Nous nous donnons rendez-vous à la station essence qui se trouve sur Novoryazanskoe Shossé juste avant la rivière Vokhrinka à la sortie de Bronnitsy en venant de Moscou.

Partisane du moindre effort, j’enfile juste des chaussettes, un pantalon et un manteau par-dessus ma nuisette. Habillée comme l’as de pique et la tête dans le brouillard, je me prépare rapidement un café bien serré pour me réveiller et ne pas m’endormir au volant.

Café bu, clefs de voiture, permis de conduire et papiers de la voiture, check ! C’est parti pour un aller-retour Kolomna-Bronitsy en pleine nuit. Je m’arrête tout de même en sortant de chez moi à la supérette 24/7 du coin de ma rue, la rue Frounzé, pour acheter une canette de Red Bull au cas où je ressentirais un coup de mou en conduisant.

Je quitte Kolomna sans diligence, en prise à des sentiments contradictoires, tout à la fois écœurée de devoir faire de la route en pleine nuit en étant fatiguée, excitée par le côté aventureux de la chose et contente de rendre service tout de même.

Je me retrouve une fois de plus sur cette route que j’ai parcourue si souvent et que je connais maintenant quasiment par cœur : la M5, la chaussée qui relie Moscou à Ryazan. Les noms familiers des villages et hameaux défilent devant mes phares : Nikoulskoye, Nepetsino, Andreyevka, Stepanshino, Setovka, Novotroytskoye, Nikitskoye…

Une paire de kilomètres après être sortie de Nikitskoye, une silhouette fluorescente avec un bâton luminescent à la main me fait signe de me ranger sur le bas-côté. J’obtempère. Ça n’est ni la première ni la dernière fois que je fais arrêter par la police routière et j’imagine qu’il s’agit juste d’un contrôle des documents puisque je n’étais a priori pas en infraction.

Je prépare les papiers de ma vieille Renault Symbol (c’est une Clio avec un coffre qui est aussi vendue sous le nom de Thalia sur certains marchés.). Le policier s’approche de mon véhicule, me demande les documents de la voiture et mon permis, m’informe que j’étais en excès de vitesse et m’enjoint de le suivre jusqu’au véhicule de la DPS (police routière) stationné à proximité.

Je suis surprise de son affirmation parce que je n’ai vu aucun de panneau signalant un abaissement de la vitesse maximale autorisée et pas de panneau non plus indiquant que nous sommes dans un village ou un hameau. Mais admettons, je n’ai pas pour habitude de tergiverser avec les forces de l’ordre. Le policier m’escorte jusqu'à la voiture de police où se trouve son supérieur hiérarchique, un homme d’une soixantaine d’années aux cheveux blancs, bien conservé pour son âge.

Je m’assois sur le siège passager du véhicule de police et salue l’homme assis sur le siège conducteur d’un « Bonsoir » poli. Le policier me répond avec un même bonsoir et me dit calmement que ma vitesse a été mesurée à 83 km/h dans une zone limitée à 40 km/h, paraît-il.

Comme à chaque fois que je me suis faite arrêter par la police routière, je suis prise de mentisme qui fait que j’ai du mal à aligner deux mots – en russe d’autant plus – et que je n’arrive pas à avoir d’autres idées que de dire les premières choses qui me passent par la tête. Souvent, c’est la vérité qui me vient en premier. Certes, vous pourriez objecter que toute vérité n’est pas bonne à dire mais je répliquerais qu'en général, elle n’est pas pire qu’un mauvais mensonge.

Je réponds donc en toute franchise au représentant des forces de l’ordre que je n’ai vu aucun panneau signalant une limitation de vitesse rabaissée et que je ne comprends pas. Il m’informe que nous nous trouvons à Remzavoda et insiste sur le fait que la limitation de vitesse y est 40 km/h. Je ne cherche pas à argumenter.

Je pousse un soupir en soulevant les mains en signe d’impuissance et ne réponds rien en regardant le policier avec des yeux pleins de lassitude. Je suis tellement fatiguée… Je dois avoir les yeux rouges et larmoyants à cause du manque de sommeil et de la route de nuit avec ses lumières éblouissantes de phares.

Le policier me regarde un instant. Son visage se détend légèrement et je ne sais pas comment exprimer ce que je vois dans ce policier autrement qu’en disant qu’il « s’humanise ». Comme s’il enlevait sa carapace de méchant représentant du pouvoir inflexible et quittant ce rôle de composition, il devenait l’homme qu’il devait être dans le civil. C'était assez curieux d’assister à cette transformation.

Il soupire également puis me demande ce que je fais sur la route à cette heure tardive. Je lui résume la situation : je vis à Kolomna, je travaille à l’usine Tsemguigant de Voskressensk, mon chef de chantier est bloqué à Moscou parce qu’il a raté son train et il m’a tirée du lit pour que j’aille le chercher en voiture.

Le policier hoche la tête. Il m’indique simplement : « Mon frère travaillait à la même usine que vous. Il en est parti et maintenant, il tient un petit garage à Tcherkizovo, pas loin de Peski, vous connaissez ? »

Moi : « Celui qui est entre le pont flottant sur la Moskova et le magasin d’alimentation de Tcherkizovo ? »

Le policier : « Oui, c’est celui-là. »

Moi, en toute honnêteté : « Bien sûr que je le connais, je passe devant deux fois par jour et c’est toujours là que je fais regonfler mes pneus. »

Le policier : « Alors transmettez au garagiste le bonjour de son grand frère la prochaine fois que vous vous y arrêterez, s’il-vous-plait. Bonne nuit et soyez prudente sur la route. »

Puis il me tend mes papiers et mon permis. Je le regarde, incrédule. Pas d’amende ? Pas de sermon ? Juste un bonjour à transmettre ? C’est trop beau pour être vrai… Je récupère mes papiers et lui réponds : « Oui, oui, je n’y manquerai pas. Merci. Bonne nuit à vous aussi. » tout en sortant de la voiture de police.

Je reprends la route, n’y croyant toujours pas. C’est la première fois que je tombe sur un policier sympathique…

Le reste de la route se passe sans encombre. Je traverse Oulyanino, Starnikovo, Morozovo, Vokhrinka et arrive à Bronnitsy vers 1h30 du matin. J’envoie un message à Vova pour l’informer de mon arrivée et du fait que je l’attends.

Il me rappelle pour me dire qu’il a demandé à un ami de l’amener à Bronnitsy et qu’ils sont partis de Moscou il n’y a que 30 minutes. Ils auront donc une trentaine de minutes de retard. Super. Je savais bien que toute cette histoire sentait le plan foireux de bout en bout.

Je mets le réveil de mon portable à deux heures du matin et m’endors sur mon siège. Le réveil sonne. Je rappelle Vova. Lui et son ami se trouvent à 11 km de Bronnitsy et devraient arriver dans 5 minutes. 15 minutes plus tard, il est 2h15 et toujours pas de Vova à l’horizon.

Je le rappelle. Il me dit qu’il ne peut pas parler parce qu’il est avec la police. Il m’informe qu’il me rappelle dans 10 minutes. Coup de fil de Vova à 2h30 pour me dire que lui et son ami se sont fait arrêter par la police routière à 10 km de Bronnitsy. Il commence à m’expliquer une histoire abracadabrante à laquelle je coupe court en lui disant que je me fous un peu de ce qu’il s’est passé, je veux juste savoir dans combien de temps ils arrivent à Bronnitsy. 5 minutes. OK.

2h47 : Vova et son ami sont arrivés. Enfin. Ça fait une heure et quart que je poireaute.

2h48 : Vova dit au revoir à son ami qui repart à Moscou puis il s’installe dans ma Symbol. Et c’est reparti, direction Kolomna.

Vova reste silencieux et moi aussi. Je me concentre sur la route. Il me demande juste à un moment si ça me dérange qu’il boive une bière. Je lui réponds que ça m’est tout à fait égal.

Il sirote tranquillement sa bière puis commence un monologue dans lequel il ne tarit pas d’éloges à mon sujet. Je reste coite. Alors Vova se tait aussi et décapsule une deuxième bière.

Nous arrivons au niveau du tourne-à-gauche pour Voskressensk. Je ne m’y engage pas. Vova me demande si je préfère l’autre route à laquelle on accède par un autre tourne-à-gauche situé 5 km plus loin. Là, je comprends qu’il veut que je le ramène chez lui à Voskressensk. Ce qui veut dire qu’il pourrait être dans son lit dans 15 minutes pendant que je me farcis encore une heure de route avant d’être dans le mien. Alors que si on ne fait pas ce fichu détour par Voskressensk, on est chez moi dans 20 minutes.

Et là, bon, je me dis que je veux bien être gentille mais il ne faudrait pas pousser mémé dans les orties non plus, je ne suis pas corvéable à merci. J’aime aussi bien les plans galère mais j’ai eu ma dose pour cette nuit.

Pour atermoyer la vraie réponse à sa question, je lui expose pendant 5 minutes pourquoi je préfère l’autre route. Jusqu'à ce que nous dépassions le deuxième tourne-à-gauche pour Voskressensk en fait.

Il me regarde avec des yeux surpris. Je l’informe simplement que je n’irai pas à Voskressensk cette nuit. Il est 3h30 du matin et nous devons nous lever dans 3h30 pour aller travailler. 2h30 si je me levais à l’heure habituelle, c’est-à-dire à 6h mais aujourd’hui, pas de discussion possible, je fais une grasse mat’ en me levant à 7h au vu de la nuit que je viens de passer.

Je l’informe donc que je rentre à Kolomna, il dormira sur mon canapé et si monsieur n’est pas content, c’est pareil. Voilà. Vova répond en rigolant « Oui chef, bien, chef. ». J’ai un peu le sens de l’humour en berne à cette heure-là et ça ne me fait pas rire.

Nous arrivons chez moi à 3h55. Le temps de déplier le canapé et que Vova prenne une douche, il est 4h15 quand nous nous couchons. Le réveil 2h45 plus tard fut difficile et j’espère ne plus passer de nuits comme celle-là…

Voilà donc comment j’ai joué ma propre variante du Midnight Express version russe pour un Vova qui s’en est longtemps senti redevable mais qui par ailleurs, ne m’a jamais rendu la monnaie de ma pièce, faute d'occasion…

Démoulé par cayou à l'heure indue de 23:38 - - Commentaires [10] - Permalien [#]

Les réactions déjà catapultées au sujet de cet article :

    Vu de l'extérieur, c'était mignon cette histoire...
    En fait, comme tu prends du recul pour la raconter, c'est moins angoissant que sur le moment.
    Sympa le policier qui s'humanise. As-tu réellement transmis le bonjour du grand frère si l'occasion s'est présentée ?
    Quant à Vova, je suppose que tu n'as jamais su pourquoi il s'était fait arrêter par la police, ni pour quoi il avait raté la dernière elektrichka, ce qui n'est pas très malin, il faut bien l'avouer !
    Et quand même, si le copain pouvait faire la moitié du trajet, il pouvait aussi le ramener jusque chez lui, non ?
    C'est vrai que j'ai le sentiment que tu étais quand même un peu corvéable à merci. Mais comme tu as bon coeur, de toutes façons, tu le faisais. D'ailleurs, tu le dis fort bien : fatiguée, mais excitée par l'aventure et contente de rendre service. Je comprends tout à fait.
    Ce qui m'a fait sourire, c'est ta détermination à rentrer à Kolomna sans détour par Voskressensk.
    Là, il poussait vraiment le chef. Au lit avant toi ? Non mais, y a des limites à la bonne poirité !!! (ou la bonne poire attitude, comme tu préfères)

    Catapulté par Glorieuse G....., le 13 octobre 2012 sur les coups de 10:11
  • Oui, c'etait mignon. En quelque sorte. Parce qu'il y avait quelques passages glauques que j'ai passes sous silence.

    Et oui, j'ai transmis le bonjour du grand frere mais c'est une autre histoire.

    Pour Vova, non, je n'ai jamais su pourquoi il s'etait fait arreter. J'ai su en tres gros pourquoi il avait loupe son train : il etait avec sa femme. L'histoire reste par contre muette sur ce qu'il faisait avec elle.

    Catapulté par cayou, le 13 octobre 2012 sur les coups de 15:59
  • Alors, en Russie, c'est permis de boire en voiture? Chez moi, c'est strictement interdit, qu'on soit chauffeur ou passager.

    Catapulté par Gilles, le 13 octobre 2012 sur les coups de 22:13
  • Des passages glauques passés sous silence ????
    Le doute m'assaille !!!!!!
    Alors je retire tout de suite le qualificatif "mignon"..... peut-être quelque peu inapproprié.....
    Pardon, scuse, etc......

    Catapulté par Glorieuse G....., le 13 octobre 2012 sur les coups de 22:38
  • Pas de nouvel épisode depuis 4 jours........
    Ton fidèle lectorat est en manque !!!

    Catapulté par Glorieuse G....., le 17 octobre 2012 sur les coups de 00:06
  • Gilles > bonne question. A dire vrai, je n'en sais rien. Pour le conducteur, je suis formelle, c'est interdit. Pour les passagers... je n'en ai pas la moindre idee.

    GG > pas de souci pour mignon. Tu ne pouvais pas savoir.
    Et je signale a mon aimable et fidele lectorat qu'il a pris de mauvaises habitudes et que je ne suis pas une machine. Il y a des fois ou je n'ai pas d'inspiration. Et puis vous avez tenu quatre ans et demi. Quatre jours, ca n'est rien a cote.

    Catapulté par cayou, le 17 octobre 2012 sur les coups de 15:30
  • Je transmets.....

    Voici un mail que j'ai reçu tout à l'heure et que j'ai plaisir à te faire partager, Cayou !!!!!

    "Hier j'ai lu pas mal des aventures de Cayou...heureusement que tu n'as été au courant de ses péripéties qu'après coup ! de quoi parfois donner des sueurs froides ! elle sait tantôt faire rire, ménager le suspens, nous plonger dans cette Russie pas toujours sympa ..et ce dans un langage qui peut être crû , châtié , en tout cas très riche ! elle a du talent ( et ce n'est pas l'avis de l'amie mais celui de l'ex prof de lettres ) ! ses anecdotes valent X fois mieux que certains écrits que nous avons toi et moi eu l'occasion de parcourir ....et d'ignorer ! Pourquoi, si elle en a le temps , ne les réunirait elle pas dans un petit ouvrage destiné à un public plus large que celui de son blog ?Si elle est encore en convalescence cela l'occuperait ( bien que je ne l'imagine pas inactive!) et lui ouvrirait peut être des horizons qu'elle n'imagine pas ! elle a l'écriture instinctive et c'est croquignolet et drôlement jouissif de lire ses accents rabelaisiens et ses descriptions quasiment pointillistes! quelles expériences elle a vécues mais combien elle a donné pour cette société !

    Bref , tout ça pour te dire que je me suis régalée et que je l'en remercie"

    Catapulté par Glorieuse G....., le 18 octobre 2012 sur les coups de 16:11
  • tu as fait une bonne action ! Il y a plus d'une personne qui n'aurait pas voulu rendre se service à un connaissance, bravo !

    Catapulté par femme slave, le 07 décembre 2012 sur les coups de 13:35
  • Bonjour Caillou галька,
    Cà y est, me voilà arrivée au bout de ma lecture. J'ai aimé. Vis-tu encore en Russie à ce jour ?

    Catapulté par Marie, le 22 août 2013 sur les coups de 14:51
  • Quand ?

    Ma chère Cayou, ton fidèle lectorat s'inquiète.
    Plus d'un an sans ta prose, c'est dur quand on est addict...
    J'espère avoir très vite le plaisir de plonger dans les savoureux méandres de tes récits toujours très bien écrits, savamment épicés de littéraire et d'humour.....
    Non non, je ne passe pas de la pommade, je pense ce que je dis et je dis ce que je pense !!!!

    Catapulté par Glorieuse G..., le 15 novembre 2013 sur les coups de 00:23

Pour catapulter une réaction à cet article