01 mai 2014

Revival

Ce qui ne devait être à l'origine qu'un modeste et succinct (si, si, j'vous jure, sur la tête à Tata Suzanne) article de sensibilisation se cantonnant à des généralités sur l'expatriation a pris des proportions inattendues. Les superficialités et lieux communs que je destinais à l'alphabétisation de la plèbe sur le sujet se sont révélés déplorablement creux et insuffisants. Un peu comme l'ersatz de café que des génies en marketing ayant subi une ablation des papilles ont eu l'idée farfelue de -mal- nommer "café lyophilisé". Bref.

J'ai donc dégainé ma pelle/pioche de l'armée allemande : l'instrument premier choix le plus ergonomique pour creuser les feuillées, parole d'ex-scout, pas de turbine à réaction et synchrotron atomique, que de l'efficace. J'ai ensuite retiré le rouleau de papier hygiénique enfilé sur le manche de ce joyau de l'ingénierie militaire et ai commencé à creuser la question. Hm. Là, je marque une pause. Peut-être que ma comparaison métaphorique manque un soupçon d'élégance... Bon... la couture, ça vous irait mieux ? Oui ? Va pour la couture métaphorique alors.

J'ai donc commencé à démêler l'écheveau et à l'instar du détricotage d'un pull-over, je me suis aperçue que cette épineuse problématique était bien plus dense que je ne l'avais envisagé : en suivant mon fil conducteur un peu retors, l'article s'est donc distendu puis étoffé des questions que j'ai jugé incontournables et d'autres qui l'étaient peut-être moins -voire pas du tout- mais que j'avais envie de mentionner pour un effet patchwork. Et puis, dites donc, bougres de cornichons, je fais ce que je veux en fait.

L'article est donc devenu particulièrement touffu - façon lesbienne portugaise bobo - et à titre préventif, à ceux qui auraient l'impudence effrontée de me reprocher mon manque de concision, je répliquerai que la concision, c'est comme la circoncision : l'essentiel y est mais il manque quelque chose.

Voilà, celle-ci, je l'ai casée. 

Tadam. Amis de la poésie et des fleurs de rhétorique, bonsoir.

Bref, ces précautions oratoires prises, mes petits poulets, j'ai essayé de vous chouchouter au point que vous allez faire le bonheur des dentistes pour gallinacées avec vos ratounes gâtées par cette abondance de sucreries que vous aurez boulottée. J'ai mis du coeur à l'ouvrage, ce qui explique que les notulettes (oui, parce que du coup, j'ai décidé de vous livrer ça en plusieurs fois, histoire que ça ne soit pas trop indigeste) ait mis du temps à sortir de mes ateliers - deux petites années, ça n'est rien à l'échelle cosmique - (et aussi, parce que je suis une peu une feignasse procrastinatrice, mais c'est une autre histoire : "Procrastineurs, unissez-vous... demain").

Mémorendum étymologique (parce que les racines latines, ça fait hype)

Expatriation - substantif d'expatrier. Expatrier venant de ex- "hors de" et patria "terre des aieux", dérivé de pater, "père". En résumé, ce mot vient du latin et exprime l'idée de "hors de la terre de nos pères" (et loin de la mère-patrie donc). L'étymologie est d'autant plus intéressante qu'effectivement, s'expatrier, c'est -aussi- partir loin de ses parents. Encore de sombres histoires d'Oedipe et autres friandises freudiennes si vous voulez mon avis...

L'expatriation : un voyage ou une aventure ? That is the question.

L'expatriation. Un mot dont la récurrence s'intensifie dans nos conversations. En dehors du fait que le terme est galvaudé par des bouffeurs de crottin simplement dans le bas but d'avoir l'air intéressant en ponctuant les potins lors de soirées mondaines, le phénomène est réellement en constante hausse et je ne pense pas que l'étendue de son impact soit justement évaluée.

Pourtant, un nombre croissant de personnes se lance tête baissée dans l'aventure. Ouvrons une parenthèse sur le fait que le terme "aventure" n'est pas tout à fait adapté pour ceux qui s'expatrient pour de mauvaises raisons (fiscales) comme celui qui fut notre Gérard national. Si vous le voulez bien, nous excluerons ce cas isolé de ce qui va suivre pour éviter la pollution de cette note par un persiflage intempestif.

Par ailleurs, il me semblait important de préciser que, si on se conforme strictement aux définitions du dictionnaire et qu'on coupe les cheveux en quatre à la mandoline japonaise, l'aventure n'est pas un voyage et vice versa. Enfin, pas forcément.

  • Voyage : n.m. 1. Fait de partir loin du lieu où l'on vit. - 2. Trajet.
  • Aventure : n.f. 1. Evènement imprévu, extraordinaire, surprenant. - 2. Entreprise hasardeuse, risquée.

Mais l'expatriation est-elle un voyage ? Selon la définition N°1, oui. Si et quand on en revient (avis à la populace : le retour est une notion subjective, voir chapitre qui viendra sur le sujet).

L'expatriation est-elle un évènement ? Oui, si l'on conserve essentiellement le sens de "fait important" dans une vie. Et ce, même si elle n'a pas le côté soudain souvent associé à la notion d'évènement. Par contre, on peut bien considérer qu'elle constitue une rupture ou une accélération dans le cours d'une existence : il y a un 'avant' et un 'après' conférés par nos jugements comme le soulignait justement Pierre Dac : "Ce qui trouble les hommes, ce ne sont point les évènements, mais les jugements qu'ils portent sur les évènements".

L'expatriation est-elle un évènement imprévu ? Non, elle se planifie tellement pour pouvoir être qu'on ne peut la qualifier d'imprévue. Par contre, la démarche en elle-même apporte son lot d'imprévus, oui. On ne peut tout prévoir et les aléas, ces fieffées bourriques, peuvent apparaître sans tenir compte le moins du monde de nos plans géniaux et brillants programmes concoctés avec une minutie d'horloger.

L'expatriation est-elle extraordinaire ? Oui, souvent, elle reste une expérience singulière.

L'expatriation est-elle un évènement surprenant ? Non, pas vraiment, voir le chapitre intitulé "Pourquoi partir ?" à venir. Cependant, elle peut aboutir sur des surprises, bonnes ou mauvaises, oh que oui, définitivement.

Je dirais donc que l'expatriation ne peut pas non plus être qualifiée d'aventure stricto sensu mais oui, j'aime les découpages capillaires à la mandoline susnommée...

L'expatriation : une banalité ? Quelle question oppressante, le suspens est à son comble.

Je disais donc, l'expatriation. Une démarche de plus en plus commune, la preuve en est, les expatriés français étaient 900 000 en 1995. En moins de dix ans, ce nombre a quasiment doublé puisqu'au 31 décembre 2013, 1,6 millions de français vivaient à l'étranger.

Pour mémoire, sur ces 1,6 millions d'expatriés, seuls 5855 avaient choisi la Russie, des chiffres et une proportion de 0,36% qui remet en question mon impression -erronnée- que la terre des tsars constituait une destination fréquente pour mes compatriotes... Finalement, elle est plus originale que je ne le imaginais. A la 45e place, en fait. Comme quoi, entre le ressenti et le factuel, il peut y avoir un gouffre...

Un écart et un décalage que je constate également à d'autres égards : l'expatriation ou émigration, cette tendance se banalise mais, malgré l'apparition de ce terme maintenant familier dans notre ordinaire, elle reste pourtant largement incomprise ou mal interprétée par ceux qui ne l'ont pas vécue. Et ce, bien que cette expérience répandue soit une démarche qui n'ait rien d'anodin et qui change (en bien, en mal ou en mitigé) la personne, sa vision des choses, parfois sa carrière, mais dans tous les cas, change la vie de l'individu concerné de façon définitive -bien que plus ou moins prononcée.

Ceci implique que l'entourage proche de l'expatrié est en première ligne de cette transformation. Le phénomène affecte finalement -directement ou indirectement- de plus en plus de monde : imaginez-en la quantité ne serait-ce qu'en incluant les 1,6 millions de français... et leurs proches. Le phénomène prend tout de suite une autre dimension, de quoi donner le vertige si on prend conscience que le chiffre en question n'englobe que la France... Et que ce phénomène est donc tout sauf banal.

La communication autour de l'expatriation, quelque chose qui ferait avancer le schmilblick...

Curieusement, je trouve qu'on écrit assez peu sur l'expatriation en elle-même, sûrement parce qu'elle n'a pris de l'ampleur que ces dernières décennies et ce faisant, elle constitue une évolution culturelle relativement nouvelle et un concept sociétal nouveau-né qui foulent les traces des grands voyageurs des temps jadis. Quoiqu'il en soit, si on trouve aisément des informations sur les côtés logistiques et administratifs de l'expatriation, on a plus de mal à en dénicher sur les aspects psychologiques, affectifs et émotionnels que cette révolution a sur l'expatrié.

Il me semble pourtant important de communiquer sur cet angle de l'expatriation, à la seule fin de mieux se préparer à ce qui reste un bouleversement irrévocable. J'ai reçu une formation dernièrement qui portait sur tout autre chose que l'expatriation mais l'un des leitmotivs du formateur était : "On ne perçoit pas ce à quoi on n'a pas déjà réflechi". Peut-être qu'en communiquant davantage sur l'expatriation, on pourrait affûter la perception des futurs expatriés et de leur entourage en posant des questions les amenant à réfléchir (plus) sur l'imbroglio de l'expatriation.

Ayant maintenant complété de bout en bout toutes les étapes de ce chamboulement, j'en suis venue à m'interroger sur une manière d'expliquer l'expatriation du départ au retour en passant par les moments passés à l'étranger. On peut même dire que j'ai eu l'occasion de longuement méditer sur cette thématique et outre le fait que j'ai des arguments à foison, je trouve le sujet délicat, voire épineux.

Comment passer outre les stéréotypes, les caricatures et les idées préconçues ? Comment expliquer un acte qui ressemble au mieux à une fuite en avant, au pire, à une sombre manoeuvre aux motivations vénales ou plus inavouables ?

Vous trouverez dans le présent ensemble de notes le fruit de mes cogitations et je peux vous dire que je me suis tripatouillé la caboche. Il s'agit bien entendu de points de vue qui n'ont rien d'universels puisque subjectifs, strictement personnels et qui n'engagent que moi. Ils valent ce qu'ils valent, je ne suis ni sociologue, ni philosophe, ni psychiatre, ni anthropologue, simplement une personne qui a vécu une expatriation.  

J'ajouterai que je suis tout à faite consciente que mon expatriation n'a rien d'unique et certains auront probablement vécu des expériences ô combien plus riches, inattendues, extrêmes ou intéressantes. D'une part, nous ne faisons pas une compétition de course en sac ou de celui qui urinera le plus loin. D'autre part, la différence entre eux et moi réside dans le fait que j'ai envie de partager mon expérience en la formalisant, d'où la mise en mots et en images... Mise en mots pour moi, pour mes proches et qui sait, peut-être ces mots serviront à d'autres ? Peut-être aussi que certains se reconnaîtront dans l'analyse. D'autres auront vécu leur expatriation de façon totalement différente mais chaque aventure et chaque ressenti sont uniques.

En premier lieu, l'objet de ce blog était d'aider mes proches à comprendre ma décision de partir et à leur faire partager un peu de ce que j'ai rencontré sur la route russe. Finalement, je suis revenue et je crois percevoir que certains dans mon entourage n'ont toujours pas vraiment compris pourquoi je suis partie et les effets que cette expatriation a eu sur moi. D'où cette mise en mots. 

Loin de moi la prétention de révolutionner la vision de l'expatriation, ce serait vaine fatuité, mais peut-être qu'à travers ce petit laïus destiné à mes proches, par extension, je pourrais aiguiller d'autres proches d'autres expatriés à comprendre ou à avoir des éléments de réponse...

Si je me place dans une optique purement altruiste, je caresse l'espoir qu'en passant du temps à mettre en forme mes souvenirs et mon expérience, j'aiderais peut-être à faire changer et évoluer les mentalités. J'aimerais amener ma pierre à l'édifice, ma contribution fusse-t'elle une simple poussière ou un gravillon. Comme il était dit dans Mulan (oui, j'ai des références douteuses) "Un seul grain de riz peut faire pencher la balance, un seul homme peut faire la différence entre victoire et défaite". Comme un seul petit cayou peut provoquer une avalanche...

Et puis, si on considère que chacun d'entre nous fait partie d'un tout, que nous sommes tous les petits rouages d'un gigantesque engrenage qui fait fonctionner le mécanisme du monde, il n'est pas stupide de se dire que même si on n'est qu'une goutte d'huile, un axe minuscule, une toute petite vis ou une roue dentée miniature, on participe à articuler ou à lubrifier toute cette immense mécanique.

 

EDIT : ... suite disponible ici...

Démoulé par cayou à l'heure indue de 03:00 - Commentaires [3] - Permalien [#]

Les réactions déjà catapultées au sujet de cet article :

    Merci pour cet article !

    Catapulté par johndu92, le 14 septembre 2014 sur les coups de 20:47
  • J'ai un doute : je me rappelle avoir lu le début de ton article, Cayou (la délicatesse de la concision circoncise m'avait marquée....) mais pas la suite......
    Dois-je en déduire que j'avais lu l'ébauche avant démoulage complet ????

    Sur ce, je vais lire l'autre suite, celle d'aujourd'hui...

    Catapulté par Caribou, le 16 septembre 2014 sur les coups de 00:41
  • Oui, effectivement, je t'avais fait lire au nouvel an l'ébauche avant démoulage complet. Ça fait un petit moment que l'article est en préparation, et un petit moment, c'est rien de le dire.

    Catapulté par Cayou, le 17 septembre 2014 sur les coups de 21:12

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