19 mai 2007
Rencontre avec une momie
Succincts (finalement, pas du tout succincts) rappels historiques
Nous sommes le 21 janvier 1924. Après 53 ans de bons et loyaux services, le coeur de Vladimir Illitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine, cesse définitivement de battre, mettant ainsi fin à presque deux ans d'agonie. En effet, les deux dernières années de sa vie furent rythmées par plusieurs attaques successives qui l'ont fortement diminué en le laissant partiellement paralysé et sans l'usage de la parole.
Aujourd'hui, les causes exactes de sa mort restent nimbées de mystère. Les détracteurs de l'homme de la Léna affirmant que son décès serait imputable aux suites d'une longue maladie vénérienne (donc particulièrement honteuse bien que très courante à l'époque): la syphilis. D'autres soutiennent que le leader soviétique serait mort suite à une quatrième attaque, elle-même due à une balle que la socialiste-révolutionnaire Fanny Kaplan, dans une tentative d'assassinat ratée, lui avait logé dans le cou le 30 août 1918. Lénine survit pendant encore 5 ans et demi avec une autre balle dans le poumon et celle près de sa colonne vertébrale (alors que, pour la petite histoire, Fanny Efimovna Kaplan sera exécutée 4 jours après cette tentative d'assassinat, soit le 3 septembre 1918). On ne connaîtra probablement jamais la vérité puisqu'il semble que les 27 médecins chargés de l'autopsie aient reçu en temps utile des ordres leur interdisant de mentionner de quelconques lésions typiques de la syphilis sur le corps de Lénine...
Quoiqu'il en soit, ce dernier a bel et bien rejoint les rangs des trépassés et peu importe de quelle manière, le gouvernement bolchevik se pose la question de l'organisation des funérailles du leader soviétique. Sa veuve, Kroupskaïa, paraphrasera les dernières volontés du mourant en les résumant à cette phrase, "N'élevez ni monument, ni palais à son nom, n'organisez pas de pompeuses cérémonies en sa mémoire", conformément aux idées que Lénine a défendu de son vivant, à savoir que, selon lui, ce ne sont pas les hommes mais les idées qui doivent être conservées.
Ces paroles n'étant pas tombées dans l'oreille d'un sourd, le gouvernement expose tout d'abord la dépouille de Lénine dans une salle du Kremlin pour répondre aux 10 000 télégrammes, reçus de toute la Russie, demandant que le corps soit conservé pour les générations futures. En cinq jours, quelques 500 000 Russes viendront visiter le cadavre. Devant le succès indéniable de cette exhibition, le gouvernement demande à un architecte reconnu de l'époque, Alekseï Shoussev (Алексей Щусев, 1873 - 1949), de concevoir un mausolée pour abriter le sarcophage de Lénine. C'est ainsi que le 27 janvier 1924, un premier mausolée, en bois, voit le jour sur la Place Rouge (celle-ci étant devenue après 1918 le centre de toutes les grandes commémorations et parades révolutionnaires, il était normal que le gouvernement bolchevik y honore l'artisan d'Octobre).
Les autorités, apparemment férues de thanatopraxie, décident d'embaumer Lénine pour la postérité, pour transmettre sa momie aux générations futures (quel beau cadeau !) et pour rappeler à chacun ce jour d’octobre 1917, où la révolution a changé le visage du monde slave. Le gouvernement octroie cette lourde et morbide tâche à Alexeï Ivanovitch Abrikosov (Алексе́й Ива́нович Абрико́сов, 1875-1955), un pathologiste russe.
Le processus d'embaumement ayant réussi, on confie à Shoussev la charge de dessiner un mausolée en dur, destiné à durer. L'architecte, pas vraiment réputé pour ses côtés avant-gardistes, ni ses audaces architecturales (il possédait plutôt une solide expérience de bâtisseur d'églises. On lui doit par exemple la Gare de Kazan à Moscou) dira en 1940 "L'élan que j'ai ressenti pendant que je travaillais [sur le mausolée] fut l'émotion créatrice la plus forte de toute ma vie". Dans un sens, on ne peut pas vraiment le contredire parce qu'il a finalement réussi à créer un bâtiment qui ne soit pas trop marqué par le style d'une époque et qui, par sa résistance au long terme, puisse symboliser l'idée d'éternité qui devait être véhiculée par ce mausolée. Sa forme moderne, subtilement teintée d'influences cubistes, ainsi que le choix de très beaux matériaux (marbre, granite, porphyre, labradorite) ont conféré à ce mausolée une résistance au temps assez extraordinaire.
La forme de pyramide à degrés (comme celle du complexe funéraire de Djéser), empruntée aux monuments funéraires de l'Antiquité (voir par exemple le tombeau de Cyrus Le Grand), me semble particulièrement intéressante et bien trouvée, notamment de par sa symbolique. En plus d'un symbole d'immortalité, la forme d'escalier des pyramides était paraît-il une façon pour l'âme du défunt de rejoindre le monde divin (chez les Egyptiens tout du moins, parce qu'on retrouve également ces formes chez les Incas ou les Aztèques (voir le Teotihuacán aztèque) mais j'avoue ne pas en connaître la symbolique).
Le mausolée qu'on connaît aujourd'hui sera achevé en octobre 1930 et ne subira qu'une légère modification en 1945 lorsqu'on ajouta à son sommet une tribune (pour que les officiels sovétiques assistent aux revues des troupes et aux manifestations de masse sur la Place Rouge). Le sarcophage actuel de Lénine sera dessiné en 1973.
A l'époque soviétique, la visite du mausolée était un honneur accompagné d'une sorte de sentiment religieux qui se payait par de longues heures d'attente. Le mausolée devint l'objet d'un véritable culte (de la personnalité) auréolé de piété et on raconte qu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, on vint déposer à ses pieds les lambeaux de drapeaux des nazis vaincus.
Pour information, le corps embaumé de Staline reposera aux côtés de Lénine pendant presque 8 ans (de mars 1953 à octobre 1961) avant que le "Petit Père des Peuples" (et oui, c'est Staline, et pas Lénine, qu'on appelait ainsi) soit enterré sous les murailles du Kremlin, juste derrière le mausolée.
Depuis plus de 80 ans, un laboratoire, à l'ombre du mausolée, veille à la conservation du corps de Lénine qui nécessite l'application de liquides spéciaux (dont la composition exclusive est ultra-secrète) et leur injection quasi-quotidienne à travers les vêtements du cadavre. Chaque année, le mausolée ferme pour environ un mois, le temps d'offrir une petite cure de jouvence à la momie pendant laquelle on la plonge dans un bain spécial (dont la composition exclusive est ultra-secrète aussi). L'atmosphère dans le sarcophage serait soigneusement contrôlée et aseptisée, la température maintenue à 16,6° et le taux d'humidité fixé à 70%.
D'après les autorités, la momie serait dans un état de conservation exceptionnel mais il existe des rumeurs, farouchement niées par les officiels, selon lesquelles le corps, ou du moins certaines parties, auraient été remplacées par de la cire pour des soucis de "présentabilité". D'autres doutent même que la momie qu'on observe aujourd'hui soit encore celle du leader soviétique et selon ces derniers, la momie aurait remplacée par celle d'un sosie dont le visage et les mains n'étaient pas moisis.
Ceux qui souhaiteraient à ce qui reste du corps de Lénine un retour classique à six pieds sous terre sont assez nombreux. En plus d'exaucer le voeu de Lénine, cette inhumation satisferait ceux qui sont partisans de liquider le symbole fort d'un régime totalitaire. Rumeurs, contre-rumeurs, pétitions, contre-pétitions, rien n'est décidé et le pouvoir hésite à faire le pas de cette rupture historique définitive qui risquerait d'heurter la sensibilité de millions de citoyens russes. Boris Eltsine avait d'ailleurs essayé de faire fermer le mausolée avec l'appui de l'Eglise orthodoxe russe mais il essuya un échec cuisant.
Les opinions des Russes en la matière sont assez partagées. Certains sont totalement indifférents au sort de celui qu'ils considèrent comme l'épouvantail de la Place Rouge ou Plastic Man.
D'autres, comme ma prof de russe, estiment que Lénine n'a que ce qu'il mérite. Elle pense que le non-respect de ses dernières volontés n'est qu'une juste punition pour les vies qu'il a allègrement sacrifiées et tant mieux si son corps exposé au public empêche son âme de trouver le repos.
Les plus anciens continuent à vénérer Vladimir et s'opposent donc à son inhumation. D'autres encore estiment qu'il vaudrait mieux en finir avec cette exhibition qui commence à devenir indécente et qu'il serait souhaitable que les restes de Lénine aillent rejoindre la terre vu que voilà maintenant 83 ans qu'il est décédé.
Une association parisienne aurait été fondée dans le but de préserver "la momie rouge". Le président de la république de Kalmoukie (située sur la Volga en bordure de la mer Caspienne), un certain Kirsan Ilioumjinov, aurait proposé de racheter dépouille et mausolée pour 1 million de dollars afin de les transférer à Elista, la capitale. Difficile de distinguer le vrai du faux dans tout ça mais une chose est sure, les péripéties de la momie ne touchent pas à leur fin et le sort des restes de Lénine n'est pas prêt d'être tranché.
Pour information, l'histoire du mausolée de Lénine a plus ou moins été reproduite à plusieurs reprises, dans le sens où l'on a embaumé les corps de dirigeants qui avaient sollicité une incinération ou une inhumation. On peut citer par exemple le cas du Grand Timonier (décédé en 1976 en Chine) qui avait expressément exprimé son désir d'être incinéré. Il fut néanmoins décidé peu après son décès de conserver sa dépouille et de lui construire un tombeau monumental (construction en 1976-77). On peut également mentionner Hô Chi Minh (décédé en 1969 au Viêt Nam).
Revenons-en à ma pomme
Un samedi matin de février, des travaux ont eu lieu dans le hall des ascenseurs qui jouxte ma chambre. Les deux pièces susnommées n'étant séparées que par une mauvaise cloison de brique dont les propriétés d'isolant sonore sont proches du néant, je me réveillai en sursaut au chant mélodieux d'une disqueuse occupée à trancher la gorge de canalisations en fin de vie.
Après quelques tentatives pour me rendormir, infructueuses malgré mes boules Quiès et l'oreiller enroulé autour de ma tête, je compris que je ne pourrais rejoindre Hypnos. Je me levai donc -tôt- en maugréant. Je déjeunai ensuite -tôt- en pestant. Et quand j'eus fini de râler contre la Terre entière, je me dis dans un éclair de lucidité que pour une fois que j'abandonnais ma couette avant les douze coups de midi, l'occasion d'effectuer une petite expédition jusqu'au Mausolée de Lénine (pendant ses heures d'ouverture (10h-13h), pour changer) se présentait à bras ouverts.
Bien que la température extérieure soit de l'ordre de celle qu'on peut trouver dans votre congélateur, je décidai de me rendre sur la Place Rouge pour faire un petit coucou à Diadia Lénine (Tonton Lénine), comme les enfants soviétiques le nommaient dans leurs comptines.
Je sautais donc dans un métro et arrivait vers 10h15 aux environs de la Place Rouge. J'eus un peu de mal à trouver par où se faisait l'entrée sur la Place qui, pendant les heures d'ouverture du Mausolée, est fermée à tous sauf aux visiteurs de Lénine, les contrevenants étant immédiatement rappelés à l'ordre par l'un des nombreux gardes déployés pour cette grande opération logistique quasi-quotidienne. Assez rapidement, je trouvai néanmoins entre le Musée d'Histoire et la Tour de l'Arsenal un long corridor fait de barrières métalliques et conçu pour contenir ou simplement ordonner une hypothétique foule qui, ce matin-là, était réduite à 5 ou 6 touristes et moi-même. Ainsi fut cassé le mythe de la file d'attente interminable des Russes venus honorer Vladimir Ilitch Oulianov.
Je vois plusieurs raisons possibles à la quasi-absence de visiteurs.
La première est que début février n'était qu'une dizaine de jours après l'anniversaire des 83 ans du décès de Lénine (le 21 janvier). A cette occasion, les plus anciens viennent armés d'un oeillet rouge à déposer en guise d'honneur à Lénine. Pourquoi un oeillet rouge ? Je l'ignore. Mais si on en croit le langage des fleurs (ça n'est pas mon cas mais bon, je trouve des explications comme je peux), l'oeillet rouge serait symbole d'une passion partagée. Ce qui, par une heureuse coïncidence, me semble résumer assez bien l'opinion des Russes à propos de Lénine. Bref, le rapport entre cet anniversaire et le nombre réduit de visiteurs est qu'à mon avis, la ferveur léniniste n'est plus suffisamment forte pour que quiconque vienne le voir tous les week-ends (surtout vu le prix des fleurs). Même la babouchka ou le sovietskiï gueroï (héros de l'Union Soviétique, haute distinction militaire de l'Union Soviétique matérialisée par une médaille que les plus vieux arborent avec fierté sur un uniforme amidonné qui sent la naphtaline et dont les boutons sont tendus par les abus de vodka).
D'autres causes que je pourrais voir à cette désertion sont le froid et l'heure matinale. Une autre explication plausible serait que les plus anciens (et les plus nombreux) admirateurs de Lénine vont plutôt renflouer les rangs des cimetières que ceux des visiteurs du mausolée.
Le tout n'est cependant que le fruit de mes supputations vu que je ne suis pas encore retournée voir la momie et observer si les visiteurs sont toujours clairsemés ou non. Quoiqu'il en soit, il est prouvé que le flux des fans de Lénine s'amenuise au fil des ans. Le désamour dont souffre le mausolée est également illustré par le fait marquant que plus aucun dirigeant ne prononce de discours depuis la tribune dissimulée au sommet de la pyramide rouge et noire.
Reprenons mon récit. Après avoir passé deux portiques de sécurité et avoir fait fouiller trois fois mon sac, je me présente devant le garde placé à quelques mètres de la porte d'entrée du mausolée et je dois lui montrer encore une fois le contenu de mon sac tout en éteignant mon téléphone portable sous ses yeux (j'ai même été obligée de le rallumer pour le ré-éteindre parce que le garde croyait voir quelque chose sur l'écran. La limite entre paranoïa et prudence est décidément bien mince). Après avoir jeté un coup d'oeil dans le mausolée pour vérifier qu'il n'y avait pas d'embouteillage dû à la foule, le garde me fit un bref signe de tête en guise d'assentiment et pour m'inviter à entrer dans l'antre sacré.
Je monte donc quelques marches recouvertes d'un épais tapis de caoutchouc noir qui amortit le bruit de mes pas (et accessoirement qui m'évite de glisser sur le marbre avec mes bottes pleines de neige). L'escalier me mène jusqu'aux lourdes portes noires du mausolée. A l'intérieur, il règne une opaque pénombre (ou une peine-ombre comme l'écrirait ma voisine française, c'est mignon, non?) qui apporte un air un brin mélodramatique à la scène puisque je ne distingue rien de ce qui se trouve après les portes. Je m'avance doucement vers l'inconnu et arrive dans une petite salle aux murs noirs et à l'éclairage plus que réduit.
Je sursaute quand mes yeux, qui commencent tout juste à s'habituer à la quasi-obscurité, font subitement surgir le visage improbablement pâle d'un garde dont l'uniforme sombre reste noyé dans la pénombre, donnant l'impression un peu désagréable qu'il s'agit là d'un visage sans corps. La tête me fait signe de tourner à gauche. J'obtempère et aboutis dans une autre pièce aux proportions réduites. Sur ma droite se trouve un escalier assez large que je descends silencieusement, humant l'air pesant à la saveur étrange. Au pied des marches, un autre garde attend immobile et tapi dans un coin sombre. Le plafond noir est bas et l'éclairage encore très faible. Un rai de lumière diffuse apparaît sur la droite, annonçant le coude qui mène à la salle centrale dans laquelle repose le tupperware de luxe de la Blanche-neige soviétique sarcophage de Lénine.
Me voilà dans une pièce cubique haute de plafond. Les murs ne sont plus noirs mais rouge sombre, zébrés de motifs rouge sang et la lumière rosée est légèrement plus forte que dans les salles précédentes, éblouissant presque mes yeux qui s'étaient accoutumés à la pénombre. Dans la pièce, de nombreux gardes, immobiles dans leur uniforme smaragdin. L'intérieur est totalement silencieux et on n'entend même pas une rumeur de l'extérieur; comme si l'on se trouvait dans une bulle hors du temps. Je remonte de quelques marches et la dépouille de Lénine est là, dans son cercueil aux parois en verre (blindé paraît-il). Ma première pensée fut: "on dirait le dormeur du val mais sans les deux trous rouges au côté droit" mais en y regardant d'un peu plus près, l'impression s'en est vite allée.
Le sarcophage est au centre d'un muret rouge corail qui tient à distance les visiteurs trop curieux. On tourne autour du cercueil dans le sens des aiguilles d'une montre et les règles sont nombreuses: interdit de porter de couvre-chef, interdit de parler, interdit d'avoir les mains dans les poches, interdit de prendre des photos ou de filmer, interdit de faire sonner un téléphone et surtout, interdit de s'arrêter pour détailler la momie. Peut-être est-ce en souvenir des queues interminables ou bien, plus prosaïquement, le fait d'interdire le moindre arrêt devant les restes de l'ancien leader soviétique permet d'éviter de noter l'état d'avancement de la détérioration du corps.
Le sarcophage est décoré de branches de chêne dorées et d'un drapé métallique qui pourrait être celui d'un drapeau. Son couvercle pyramidal paraît très épais et très lourd, comme pour empêcher le cadavre de sortir de sa boîte. Les vitres semblent épaisses, elles sont impeccables. La momie est éclairée par une lumière douce qui vient du couvercle du sarcophage. Sa tête repose sur un coussin noir. Ses joues sont pleines, son front lisse et sa peau paraît bizarrement tendue, lui bridant presque les yeux. Son teint est cireux.
Une étoffe noire couvre le corps jusqu'à la poitrine mais cette couverture parvient mal à dissimuler sa dépouille anormalement plate: sa poitrine et son ventre semblent trop creux. Les mains sont sagement posées comme celle d'un enfant qui va s'endormir. La main droite est crispée en un poing fermé, pour symboliser les luttes qu'il a incarnées de son vivant. Sa main gauche est étendue et inerte sur le tissu noir, les ongles trop bien vernis et coupés.
La momie est vêtue avec sobriété: un costume noir, une chemise blanche et une cravate noire à pois blancs, un peu kitch. L'ensemble donne une impression désagréable: tout est trop figé, trop parfait, trop présentable et on se prend à douter que la chose empaillée qui se trouve avec les honneurs dans cette boîte soit réellement les restes d'un homme. On dirait plutôt un échappé de chez Madame Tussauds.
Et même si ce corps était réellement embaumé, en supposant qu'il ait été une partie de l'enveloppe charnelle de Lénine, que reste-t'il de l'homme qui se cachait derrière ces résidus ? Il ne subsiste que son squelette, peut-être sa peau et quoi d'autre ? Tous ses organes internes ont disparu, son crâne a été vidé du cerveau qu'il contenait (pour être étudié par les scientifiques russes qui recherchait la morphologie d'un cerveau de génie, paraît-il) et doit être remplie d'une quelconque paille à taxidermie imbibée de produits chimiques qui jouent le rôle de conservateur. Dans ce mausolée, inutile de chercher l'âme de Lénine, elle n'y est plus. Tout ce qu'il reste, c'est un sentiment de malaise devant le résultat de la folie des hommes qui refusent le repos à un corps et le produit des prouesses techniques d'une équipe d'embaumeurs.
13 mai 2007
МГУ: mythes et légendes ?
МГУ. Bien que ces initiales ne vous interpellent probablement pas au premier abord, je les ai déjà mentionnées ici (je vous laisse vous rafraîchir rapidement la mémoire). Comme je n'ai évoqué que très brièvement la chose, un petit approfondissement me semble nécessaire avant d'entrer dans le vif du sujet. N'ayez pas peur, ce sera rapide et sans douleur (et je ne suis pas arracheuse de dents).
Tout d'abord, je me dois de vous expliquer la signification de ce sigle: МГУ est l'abréviation de Московский Государственный Университет имени М. В. Ломоносова. Je suppose que vous n'êtes pas beaucoup plus avancés donc je vais mettre à profit mes immenses aptitudes en langue russe. Voici premièrement une transcription en alphabet latin: Moskovskiï Gosudarstvennyï Universitet imeni M. V. Lomonossova. C'est un peu mieux ? Non ? Toujours pas ? Bon, je vous la refais en français: Université d'Etat de Moscou (ou Université Lomonossov). Voilà.
Ce qu'il y a à savoir à propos de MGU, c'est qu'elle est l'autre grande université de Moscou avec BSMTU, cette dernière regroupant la plupart des disciplines techniques et technico-militaires quand l'Université Lomonossov se charge d'à peu près tout le reste, pour faire bref.
L'intérêt de cette université pour l'étudiante-touriste que je suis est en fait sa cité universitaire, située dans le plus haut des 7 gratte-ciel gothiques staliniens. Ce "magnifique" (je cite le site officiel (en français, s'il-vous-plait !) de MGU) bâtiment haut de 240 mètres domine véritablement Moscou puisque ses 36 étages sont assis au sommet de l'un des Monts des Moineaux (Vorobiovy Gory), le Mont Lénine, lui-même point culminant de la cité des tsars avec ses 195 mètres (oui, c'est vrai qu'on est pas dans les Alpes, hein...). On dit que l'intérieur de ce géant de béton serait parcouru par 33 km de couloirs reliant ses quelques 5000 pièces.
Si je voulais faire les choses bien, je devrais vous faire un petit topo sur M. Lomonossov, sur les 7 soeurs staliniennes et sur MGU mais comme j'ai un peu la flemme et que d'autres ont déjà écrit tout ça, je vais me contenter de vous donner des liens que les plus intéressés ne manqueront pas de visiter. Donc, à propos de Mikhaïl Vasilievitch Lomonossov, c'est là. En ce qui concerne les 7 soeurs staliniennes, je vous conseille cette page et au sujet de MGU, vous pouvez vous promener ici.
Toutes ces informations étant librement consultables sur Internet, je vais essayer de compléter le tableau avec des éléments que vous ne lirez probablement nulle part (sûrement parce qu'ils ne sont pas très reluisants), à savoir les mythes et légendes liés à cette université, ou plutôt, ceux qui sont rattachés à sa résidence universitaire.
Dernièrement, j'ai eu l'occasion de rencontrer une Française qui étudie à MGU et qui a donc le "privilège" d'être logée dans ce que j'avais appelé "la cité U la plus classe du monde". "De l'extérieur" devrais-je ajouter si j'en crois les fruits de ma discussion (ou plutôt de mon écoute, ma compatriote étant issue de Sciences Po, son objectif premier était principalement d'apprendre la vie aux pauvres et stupides étudiants en technique qui l'entouraient) avec cette demoiselle.
Ainsi, après nous avoir assené l'horrible vérité à propos des babouchkas acoquinées à la Mafia, cette étudiante a développé les bruits plânant autour de la haute silhouette stalinienne de sa cité U tout en les exposant comme des vérités, indémontrables mais indéniablement vraies. Ma crédulité étant en berne ce soir-là, je ne les ai pas prises pour argent comptant. Peut-être y-a-t'il une part de vérité dans ces ouï-dire mais je ne cautionne en aucun cas ce que je vais vous raconter et, en l'absence de toute preuve concrète, je vous transmets le tout comme des éléments faisant partie du folklore local.
Parmi les bruits qui courraient dans les 33 km de couloirs de cette cité universitaire, il y a celui de "tout le monde sait" qu'il y a un réacteur nucléaire souterrain exactement sous la tour. Et puisqu'on est dans la rubrique des "tout le monde sait", il a également "tout le monde sait" que juste à côté du réacteur nucléaire, il y a une station de métro cachée qui côtoie aussi un passage secret qui rejoint les autres tours. Hum. Je vous avouerai que cette partie de l'histoire est celle qui me paraît la moins crédible mais elle est moins glauque que celle à suivre.
Nous sommes 8 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, autrement dit en 1953, et cette tour du Mont des Moineaux voit le jour. Compte-tenu des moyens de l'époque, du gigantisme de l'édifice et des conditions climatiques moscovites, vous vous doutez bien que construire ce colosse ne fut pas chose aisée et la tâche des ouvriers n'a pas vraiment dû être une partie de plaisir (chers amis de la rhétorique, une question me taraude: est-ce une litote ou un euphémisme ?).
C'est là que selon l'étudiante de Sciences Po, l'opportunisme soviétique intervient pour tirer parti des restes de la guerre. Lorsque cette tour naquit, le coeur de quelques prisonniers allemands battaient encore dans les goulags, prisons, camps de Sibérie ou autres clubs de "vacances" forcées de l'époque, ce qui était fort commode pour fournir une main d'oeuvre particulièrement intéressante. En plus de pouvoir la nourrir encore moins bien que les Russes, personne ne se révoltait contre son caractère de main d'oeuvre à usage unique puisqu'après tout, ce n'étaient que de méchants Allemands. La naissance de ce gratte-ciel se fit donc comme prévu dans le sang. Dans une mare de sang allemand en l'occurrence (toujours si j'en crois le récit de ma compatriote). Ce qui, pour Staline et les Russes, était encore moins grave que si ça avait été de l'hémoglobine prolétaro-soviétique qui avait fait rougir l'hideux visage de cette soeur stalinienne.
Un autre avantage de ces ouvriers jetables est que lorsque l'un d'entre eux mourait des causes directes du chantier, de faim ou sous les coups un peu trop prononcés d'un garde soviétique particulièrement zélé, il n'était pas utile d'organiser quelque forme d'obsèques que ce soit. En guise d'inhumation, les corps des malheureux Allemands auraient été simplement jetés dans la bétonnière et inclus dans les murs ou fondations de notre tour stalinienne.
Si ceci est vrai, je vous accorde que c'est comme qui dirait lugubre. Et un tantinet ironique puisque le prestige que Staline voulait pour ses 7 soeurs serait fourré dans ce cas de cadavres allemands. Pas très reluisant, n'est-ce pas ?
Toujours est-il que ces Allemands étaient des êtres humains (ce que les Soviétiques du moment avaient semble-t'il un peu occulté si cette histoire est vraie) et comme les dépouilles de tout homme, elles ont été soumises à la loi de "Tu es né poussière et tu retourneras poussière" en se décomposant sagement dans leur gangue de béton, formant ainsi de dangereuses cavités dans les cloisons et murs porteurs de notre tour stalinienne, ce qui, bien évidemment, fragiliserait la carcasse apparemment inébranlable de ce géant soviétique.
Voilà pour votre petit conte du soir. J'ignore totalement si cette partie de l'histoire est vraie mais elle ne paraît pas impossible bien que complètement macabre. En tout cas, je suis bien contente de ne pas habiter dans cette résidence. M'est avis que si les esprits existent, les 33 km de couloir doivent faire office de limbes pour bon nombre d'âmes allemandes torturées qui hantent probablement les corridors en espérant peut-être trouver le repos un jour.
Edit: désolée pour les coquilles que j'avais laissées, ça m'apprendra à ne pas me relire...
09 octobre 2006
Le Lobnoïe Mesto et le monument à Minine et Pojarski
Cet article est là pour répondre à la question d'un des internautes au sujet d'un monument qu'on trouve sur la Place Rouge.
Le Lobnoïe Mesto (de "lob" front et "mesto" endroit) est une tribune
circulaire de 13 mètres de diamètre qui est érigée sur la Place Rouge
devant la Cathédrale de Basile-le-Bienheureux.
Cet édifice a
eu plusieurs fonctions au cours des siècles. A la base, les patriarches
s'adressaient au peuple de cet endroit et les tsars lisaient à la
foule leurs oukases (décrets). On y célébrait aussi les services
solennels religieux. Ivan-le-Terrible inaugura la fonction d'échafaud
de cette tribune de pierre en y faisant exécuter nombre de boyards
insoumis ou de streltsy ("mousquetaires" du tsar). On y tua des gens
jusqu'au 18ème siècle environ.
En 1534, le premier Lobnoïe
Mesto fut construit en brique rouge puis Ivan-le-Terrible s'adressa au
peuple moscovite en 1547 depuis cet endroit.
En 1606, un
usurpateur du trône, le premier des "faux Dimitri" (voir explication
plus bas), fut mutilé et tué sur la Place Rouge par une foule hostile
qui abandonna son corps sur le Lobnoïe Mesto. Six ans plus tard, un
second prétendant au trône prit le pouvoir, soutenu par la Pologne. Il
fut chassé du Kremlin par une armée conduite par les deux "héros"
russes Dimitri Pojarski et Kouzma Minine. Les deux hommes proclamèrent
la libération de la Russie du Lobnoïe Mesto.
En 1786, on chargea l'architecte Matvey Kazakov de reconstruire le
monument en pierre blanche tout en conservant ses proportions et son
emplacement.
Aujourd'hui,
la seule fonction que je connais de ce cercle de pierre est de servir
de "trou à voeux": il y a au centre du Lobnoïe Mesto un petit creux
circulaire d'une trentaine de centimètres de diamètre et l'atterrissage
d'une pièce dans ce creux serait porteur de chance...
L'affaire des faux "Dimitri" date du Temps de Troubles (1598-1612).
Ivan IV,
dit Le Terrible (1533-1584) régna sur la Russie de 1547 à sa
mort. Il perdit en 1560 son épouse, Anastasia Romanovna (de la famille
des Romanov) qui le laissa avec deux fils: Fiodor, l'aîné simple
d'esprit et Ivan que le tsar, dans un accès de rage paranoïaque, tua en
1581 d'un coup de sceptre sur la tête.
A la mort d'Ivan Le
Terrible, c'est son fils aîné qui va gouverner sous la régence de Boris
Goudonov. A la disparition de Fiodor, mort sans héritier, Boris
Goudonov s'installe au Kremlin mais se voit bientôt menacé par un
prétendant au trône qui se fait passer pour Dimitri, le tout premier
d'Ivan décédé à l'âge d'un ou deux ans.
En 1605, Boris
Goudonov meurt et ce prétendant inattendu est proclamé tsar mais son
règne est de courte durée car il mécontente les boyards de Moscou. Ces
derniers le livrent à la foule hostile qui le lynche et laisse sa
dépouille sur le Lobnoïe Mesto.
Les boyards mettent à sa place
l'un des leurs, Basile Chouïski. Celui-ci doit à son tour faire face à
un "faux Dimitri" qui marche sur Moscou en 1607 en ayant auparavant
demandé l'aide de la Pologne et de la Suède.
Chouïski est
détrôné par les boyards en 1610 alors que les Polonais atteignent
Moscou. S'en suivent divers conflits jusqu'en 1612 où l'armée levée par
Minine et Pojarski met fin au siège du Kremlin.
On
érigea en 1818 (après la défaite de Napoléon) une statue en l'honneur
de ces deux hommes qui représentaient la résistance à l'envahisseur. Le
monument se trouvait à l'origine au milieu de la Place Rouge mais en
1930, gênant la construction du Mausolée de Lénine, il fut déplacé
entre le Lobnoïe Mesto et la Cathédrale de Basile-le-Bienheureux, place
qu'il occupe encore aujourd'hui.

















